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Les nouvelles lignes de front

8 Avril 2026           14H45 - 15h45



Résumé

Dans le contexte d’une réflexion sur les « nouvelles lignes de front » du numérique : câbles sous-marins, satellites et infrastructures critiques, les intervenants expliquent que ces systèmes sont désormais au cœur des enjeux de puissance, de souveraineté et de dépendance. Ophélie Coelho souligne que ces infrastructures ne sont pas nouvelles en soi, mais qu’elles sont aujourd’hui intégrées dans des systèmes technologiques complexes et concentrés, où quelques grands acteurs, souvent liés à leurs États, contrôlent plusieurs couches clés du numérique.

Cette concentration révèle des dépendances majeures, notamment pour l’Europe, qui reste en retrait sur les couches les plus créatrices de valeur, comme les services et les plateformes. La cartographie des dépendances technologiques apparaît dès lors comme un outil stratégique essentiel, à la fois pour les entreprises et pour les États, afin d’identifier les vulnérabilités et orienter des politiques publiques industrielles, défensives mais aussi offensives.Les câbles sous-marins illustrent concrètement cette réalité : ils constituent l’épine dorsale d’Internet et des échanges mondiaux de données. Didier Dillard insiste sur leur caractère vital, tout en soulignant un paradoxe européen : si l’Europe, et notamment la France, est bien positionnée sur certaines briques industrielles (fabrication, pose, maintenance), elle est largement dépassée par les géants américains sur les usages et les services, là où se concentre la valeur.

La connectivité satellitaire est également devenue une infrastructure critique et stratégique. Jean-François Fallacher met en avant son rôle clé en matière de souveraineté, notamment face à des acteurs privés comme Starlink, capables de décider unilatéralement de couper des services. Cette situation rend tangible le risque de dépendance. Malgré des atouts technologiques, l’Europe souffre d’un manque d’unité qui limite sa capacité à rivaliser à l’échelle mondiale.

Enfin, Guy-Philippe Goldstein souligne que ces infrastructures sont désormais pleinement intégrées aux doctrines militaires modernes, dans une logique de guerre multi-domaines. Le cyberespace devient un champ d’affrontement à part entière, avec des attaques en amont des conflits (prépositionnement, tests) et pendant les conflits (neutralisation des communications, frappes économiques). L’ensemble confirme un basculement vers des conflits hybrides où infrastructures numériques et cyberattaques jouent un rôle central, dans un contexte où l’Europe doit encore structurer sa réponse face à ces nouveaux rapports de force.


Intervenant

Ophélie
Coehlo

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CHERCHEUSE · IRIS – SPECIALISTE ENJEUX GEOPOLITIQUE DU NUMERIQUE

Didier
Dillard

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PRESIDENT
ORANGE MARINE

Jean-François
Fallacher

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DIRECTEUR GENERAL
EUTELSAT-ONEWEB

Guy-Philippe
Goldstein

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EXPERT EN CYBERDEFENSE · ÉCOLE DE GUERRE ECONOMIQUE

Modérateur

Eric
Revel

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Directeur
de la publication
L’Hémicycle


Minutes

Cartographie des dépendances technologiques

ÉRIC REVEL   Modérateur
« On va attaquer tout de suite la première table ronde qu'on a intitulée justement "Les nouvelles lignes de front". Les nouvelles lignes de front : câbles, satellites, fréquences. On va essayer de poser trois questions. Ces infrastructures sont-elles devenues oui ou non ces nouvelles lignes de front ? C'est-à-dire qu'elles engagent potentiellement la défense des pays, leur souveraineté. Que révèlent-elles de notre dépendance réelle ? Et quelle stratégie faut-il adopter pour mieux les protéger, ou peut-être les reprendre en main si tant est que ces défis nous aient glissé entre les mains ? »

« Je vais demander Ophélie Coelho, chercheuse à l'IRIS et autrice de Géopolitique du numérique, de venir me rejoindre, ainsi que Didier Dillard, président d'Orange Marine, Jean-François Fallacher, CEO d'Eutelsat, et Guy-Philippe Goldstein, expert en cyberdéfense et cyberpuissance, enseignant à l'École de guerre économique. »

OPHÉLIE COELHO   Chercheuse · IRIS
« Nouvelles, pas tout à fait, tout de même. Si on regarde un peu l'histoire du numérique, c'est l'histoire des télécoms au départ. Mais effectivement, on arrive aujourd'hui à des modèles qui sont systémiques. C'est ça, à mon sens, ce qui m'intéresse particulièrement : le fait qu'on a vraiment une concentration de nombreuses couches technologiques, du réseau jusqu'à la couche logicielle, les usages, et avec autour des sujets périphériques qui prennent de l'importance, comme l'énergie, sur lesquels les mêmes acteurs essayent d'agir et de concentrer un certain nombre d'actions. Donc pour moi, c'est ça le vrai problème.

La guerre hybride, ça a toujours existé. Les technologies dans la guerre et l'information ont toujours eu une place importante. C'est aussi une guerre de l'information, c'est aussi une guerre technologique d'une certaine manière. Et donc effectivement, les mêmes entreprises qui concentrent aujourd'hui les capacités sur les différentes couches technologiques sont aussi les acteurs qui travaillent dans la main avec leur État d'origine pour construire des armes informationnelles ou des briques qui vont ensuite être intégrées à des armes ou à des systèmes d'armement.

On a effectivement des empires étatiques, technologiques. On va avoir les États-Unis qui sont très forts, la Chine qui suit et qui est puissante aussi. Et puis ensuite, on va avoir ceux qui ne sont pas producteurs de technologie, les pays européens. Ils sont producteurs de technologie d'une certaine manière, mais ne concentrent pas.

Il faut faire très attention à ne pas opposer systématiquement acteur public et acteur privé. Depuis le courant du XXe siècle, on a plutôt un travail d'équipe : d'un côté les entreprises profitent des subventions publiques de l'État, et de l'autre l'État utilise ces entreprises comme ambassadeurs de leur impérialisme, de leur projection internationale. Donc on va plutôt parler d'alliance, avec dans certains cas aussi des rapports de force qui vont se jouer souvent au niveau de la réglementation.

La cartographie des dépendances technologiques doit servir d'outil de politique industrielle. C'est à la fois un outil pour une entreprise qui va mesurer ses dépendances à des technologies qui peuvent être stratégiques pour son activité, et un outil pour l'État, qui doit voir où, en termes de pays et de société, on est dépendant sur des briques technologiques parfois très précises. Cela doit permettre de se défendre, en commençant par les secteurs importants pour la société : la santé, la sécurité, l'éducation, l'administration, la mobilité, l'énergie. Et ensuite cela peut servir aussi en termes de politique industrielle offensive, pour identifier les secteurs sur lesquels on est plus fort et sur lesquels on peut émerger comme acteur et devenir un moyen de pression vis-à-vis de l'écosystème dans lequel on se trouve.

Aujourd'hui, il n'y a pas qu'un seul modèle technologique. On pense que pour faire du numérique, il faut forcément avoir des big tech qui maîtrisent tout. Or le numérique, c'est l'une des seules industries où on peut absolument tout distribuer, et on peut aussi distribuer la valeur. On peut concevoir des modèles technologiques différents. C'est possible et c'est souhaitable. »
Références : IRIS (Institut de relations internationales) · Guerre hybride

Câbles sous-marins — Infrastructures numériques stratégiques

ÉRIC REVEL   Modérateur
« Vous possédez six navires câbliers. Quel rôle jouent ces câbles sous-marins entre les data centers et l'émergence du numérique ? Et puis quand même un mot : quand je lis ces choses-là, je me dis que ça ne peut pas être chaque fois un chalutier qui a pris son chalut dans le câble. » 

DIDIER DILLARD   Président · Orange Marine
« Bonjour à tous. D'abord, les câbles sous-marins, ça fait longtemps que ça existe, puisque ça date du XIXe siècle avec le télégraphe. Les câbles télégraphiques parcouraient aussi tous les océans à l'époque. Mais pendant des décennies, les câbles ont été des moyens de télécommunication, de renvoi et réception de messages. Et en fait, il y a une révolution qui s'est passée avec la fibre optique, qui a permis d'écouler des débits beaucoup plus importants. Cela a aussi porté le développement d'Internet.

Internet ne peut pas fonctionner sans les câbles sous-marins. Voilà. Si vous coupez tous les câbles sous-marins, vous n'avez plus d'Internet. Donc vous pouvez appeler ça une ligne de front : c'est quelque chose de vital. Et au-delà d'Internet, vous avez la couche du cloud qui s'est ajoutée. Les entreprises ont de moins en moins leur informatique chez elles. Elles utilisent des serveurs à distance, les données sont dupliquées. Et puis vous avez, depuis quelques années, la couche de l'intelligence artificielle, qui fait que ce sont les acteurs de l'intelligence artificielle qui utilisent des données de plus en plus importantes partout dans le monde et qui ont besoin d'être reliées.

Quand on dit data center, on dit nécessairement lien de communication entre data centers, parce qu'un data center tout seul n'a pas d'intérêt. Et quand on parle d'échelle mondiale, on parle de câbles sous-marins. Aujourd'hui, les câbles sous-marins sont l'épine dorsale de la grande majorité des échanges, même si évidemment les satellites jouent aussi un rôle. Depuis quelques années, on a vu que les GAFAM investissaient directement dans les câbles sous-marins, pour la simple raison que, pour leurs besoins propres, ils avaient besoin de plus de capacité que tous les opérateurs de télécommunication réunis.

Orange n'est pas n'importe quelle maison. Mais le volume de trafic généré par un Google ou un Meta est supérieur à tout le volume de trafic généré par les clients d'Orange. La dynamique est en faveur de ces acteurs, parce qu'ils investissent de plus en plus dans les data centers, développent des outils logiciels qui nécessitent de plus en plus de données, donc de plus en plus de bande passante.

Pour répondre à la question de souveraineté, il faut avoir une cartographie en tête. Vous avez les utilisateurs des câbles sous-marins, les opérateurs de câbles, ceux qui transmettent les données, ceux qui fournissent des services. Du point de vue des services, les acteurs les plus puissants aujourd'hui, et les plus grands propriétaires de câbles sous-marins, ce sont les GAFAM : Google, Meta, dans une moindre mesure Amazon et Microsoft. Donc là, d'un point de vue européen, on est en retrait. Par contre, si on regarde les industriels qui fabriquent les câbles et les armateurs comme Orange Marine qui les posent et qui les réparent, là, côté européen, on est mieux représentés.

Quand on dit qu'Orange Marine a six navires câbliers, il faut avoir en tête qu'il y a moins de cinquante navires câbliers au monde. Et quand on ajoute ASN, autre acteur français, on voit que la France est quand même assez extraordinaire sur ce segment. Donc dans cette composante de la chaîne de valeur, on n'est pas mal. Mais quand on regarde le numérique dans son ensemble, là où est la valeur, là où se créent le plus de marges et les nouveaux services, c'est quand même dans les couches hautes.

Moi, je suis encore dans un monde où je fais face à des concurrents, je dois être compétitif, je dois gagner des appels d'offres. Les câbles sous-marins, ce qu'on n'a pas dit, c'est qu'ils sont à 99 % privés et régis par la loi du marché. Mon objectif premier, c'est de pouvoir me développer, surtout ne pas perdre du terrain. Et si j'étais un responsable politique européen, ma priorité serait de faire en sorte que des entreprises clés comme Orange Marine puissent continuer à se développer. Et surtout, surtout, ne mettez pas en place des réglementations qui vont nous pénaliser par rapport à nos concurrents non européens. »
Références : Câbles sous-marins de télécommunication · Orange Marine · GAFAM

Connectivité satellitaire souveraine

ÉRIC REVEL   Modérateur
« La connectivité satellitaire est-elle devenue, elle aussi, une infrastructure critique ? Vous donnez le sentiment d'être le seul à résister encore à la toute-puissance d'Elon Musk avec Starlink. Est-ce que ce positionnement est le bon ? »

JEAN-FRANÇOIS FALLACHER   DG · Eutelsat-OneWeb
« Je rassure tout le monde dans la salle : on n'est pas le village gaulois quand même. Eutelsat, nous, on est dans les satellites depuis plus de quarante-cinq ans. D'abord dans la diffusion vidéo, puis dans la connectivité, en utilisant des gros satellites géostationnaires. Et puis il y a trois ans, on a acquis OneWeb. Qu'est-ce que c'est ? C'est ce qu'on appelle une constellation basse orbite satellitaire.

L'intérêt, c'est que par rapport à un satellite géostationnaire qui est très haut, à 36 000 kilomètres, quand vous faites de l'Internet avec un géostationnaire, vous avez de la latence. Ça marche pour beaucoup d'usages, mais il y a un usage qui est très difficile, c'est tout ce qui est professionnel, et notamment le contrôle à distance de drones ou d'engins. Avec la basse orbite, on réduit cette latence.

Dans le monde, vous avez deux constellations basse orbite qui existent et qui fonctionnent : la nôtre, OneWeb-Eutelsat, et Starlink. Ces objets-là ont en plus la particularité qu'ils sont capables de donner des services partout sur la planète, au-dessus des océans, pour les avions, dans des zones où les réseaux terrestres et mobiles ne sont pas. Donc on est complémentaires des réseaux télécoms terrestres. On est là où les réseaux terrestres et mobiles ne sont pas, et on est capables d'être déployés très vite partout sur la planète. Ça, c'est un très gros atout.

On est donc une infrastructure absolument critique et souveraine. Et on a été mis, Eutelsat-OneWeb, sous les feux de la rampe avec le nouveau contexte géopolitique, notamment depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, et puis le fait que notre concurrent Musk décide de couper les services en Ukraine. Là, le concept de souveraineté est devenu très concret. On se rend compte de ce que signifie vraiment être dépendant. Vous avez quelqu'un qui, un matin, décide de couper les services très haut débit au-dessus d'un pays : vous vous rendez compte de ce que signifie vraiment la dépendance.

Nous, on est européens. On a une gouvernance. Je ne suis pas propriétaire de la boîte. Je ne décide pas un matin, en me levant, que je vais couper les services au-dessus de tel ou tel pays. Ce n'est pas comme ça. On a un conseil d'administration, on a des États, notamment la France et le Royaume-Uni, qui sont des actionnaires puissants. On a donc cet atout unique : une gouvernance, une stabilité, une prévisibilité que d'autres ont montré qu'ils n'avaient pas.Bien sûr qu'on est souverain, bien sûr que c'est important, bien sûr que c'est stratégique. Pourquoi ? Parce que ces objets-là ont des barrières à l'entrée extraordinaires. OneWeb, c'est des milliards investis, des années de développement, des centaines de satellites, des dizaines de localisations sur la planète. Un satellite géostationnaire, c'est un demi-milliard d'euros. Vous avez donc des barrières à l'entrée financières, technologiques et de temps qui sont extraordinairement importantes. Et c'est pour cela que ces objets-là sont stratégiques et souverains.

Le problème européen, c'est la fragmentation. On a des atouts, on a des entreprises très fortes dans le spatial, on a des compétences, des opérateurs, mais on a tendance chacun à faire les choses dans notre pays et avant tout pour notre pays. C'est là le gros risque pour l'Europe. Quand on veut faire de l'Europe de la défense, il faut aussi faire l'Europe de l'industrie de la défense. Dans les télécoms et dans le satellite, c'est la même chose. Il faut qu'on soit plus soudés, plus impactants et qu'on arrive à mettre nos moyens ensemble.

On a la chance d'avoir gagné avec les trois opérateurs satellitaires européens — Eutelsat, SES et Hispasat — un appel d'offres PPP lancé par l'Europe qui s'appelle IRIS². L'Europe dit : moi, je vais mettre de l'argent dans une constellation satellitaire basse orbite. Nous, cela nous intéresse. Mais la réalité de l'Europe aujourd'hui, c'est que l'Europe n'est pas un pays, c'est une collection de 27 pays. Et dans notre secteur, on appelle de nos vœux une Europe plus unie, qui fasse poids face aux États-Unis. Aujourd'hui, ce n'est pas encore le cas.

L'espace n'est pas encore, à ma connaissance, une zone de conflit ouverte, mais il peut le devenir. En tout cas, c'est devenu une zone stratégique pour les États, pour les continents. C'est un endroit où on peut faire de l'observation, des télécommunications très haut débit, et demain du direct-to-device, c'est-à-dire l'utilisation directe du smartphone avec les satellites. Donc on peut penser, et on s'y prépare, que le conflit peut se porter dans l'espace. »
Références : Eutelsat · OneWeb · Starlink · IRIS² (constellation européenne) · SES S.A.Cyberguerre et infrastructures critiques

ÉRIC REVEL   Modérateur
« Ces data centers, ces câbles sous-marins, cette connectivité satellitaire, est-ce que tout cela est totalement intégré dans nos doctrines et dans celles des pays rivaux ? »

GUY-PHILIPPE GOLDSTEIN   Expert en cyberdéfense · EGE
« Oui. La réponse est oui. Évidemment. Autant on va parler, si on est américain, de "multidomain operations", et si on est français de "multimilieux multichamps". Il y a toute une réflexion sur une manière combinée d'utiliser différentes armes en utilisant des systèmes de communication, mais aussi des aspects offensifs autour du cyber.

Et si on regarde nos adversaires — russes, chinois, iraniens — on voit une manière très décomplexée, mais on peut le dire très intelligente, d'utiliser ce mix dont on a parlé : satellites, câbles, stations qui permettent de gérer tout cela, et tous ces éléments d'infrastructure mêlés dans un grand espace qui s'appelle le cyberespace, qui est aussi un espace d'attaque et sur lequel on peut faire différents types d'opérations.Si on veut être très schématique, on peut constater aujourd'hui quatre types d'attaques avant conflit et pendant conflit. Avant conflit, on peut observer des opérations de prépositionnement, ce qu'ont beaucoup fait les Chinois dans les infrastructures de télécommunication : c'est du prépositionnement cyber. Si un jour ça se passe très mal entre les Américains et les Chinois, on aura des attaques cyber très puissantes pour attaquer le front interne américain.

Avant conflit, on a aussi plein de formes d'attaques hybrides sous le seuil, faites pour tester la volonté des adversaires, par exemple autour de Taïwan. Il y a eu un cas dans l'île de Matsu, proche de la frontière chinoise, où pendant cinquante jours, parce qu'on avait joué avec les câbles sous-marins, il n'y avait plus d'interconnectivité. On a eu tout un ensemble d'opérations entre la Finlande et l'Estonie, dans la Baltique, où l'on a essayé de casser des câbles, parfois par des proxies russes ou via la Chine, pour tester la volonté.Pendant le conflit, on a vu, dès le démarrage, des attaques pour aveugler l'adversaire, en particulier dans ses systèmes de communication. Cela a été très clair dans le conflit entre les États-Unis, Israël et l'Iran : au 28 février, on a eu pendant quatre heures une très forte attaque cyber pour aveugler le système de défense iranien. Et puis, à côté de ça, on va faire payer des coûts économiques. C'est là qu'on se rend compte que les data centers sont des endroits extrêmement fragiles. On peut envoyer des petits drones, cibler des actifs appartenant à Amazon Web Services, Microsoft, Oracle, ou encore faire pression sur des projets comme Stargate.

On voit des concrétisations de plus en plus fortes, mais dans la tête des stratèges, cela émerge depuis vingt ans, cela se cristallise depuis quinze ans, et maintenant on voit de plus en plus de faits très concrets. Oui, pour nous Européens, ces problématiques sont complexes, en particulier parce qu'on a un vrai retard sur les couches hautes, sur les services de haute valeur ajoutée. Mais les Américains non plus ne contrôlent pas toute la stack technologique. Il existe encore des points de contrôle ailleurs, y compris en Europe.

Le rapport Draghi sur les investissements nécessaires doit être mis en œuvre. Il y a aussi la prise de conscience que nous sommes seuls face à nos chocs géopolitiques. Et si nous maintenons un continent qui respecte l'État de droit, nous aurons quelque chose à offrir non seulement aux middle powers, mais également à beaucoup d'entreprises américaines qui n'ont peut-être pas envie d'avoir une grande partie de leurs actifs dans des boîtes contrôlées par un État de moins en moins libéral. »
Références : Cyberguerre · Île de Matsu · Rapport Draghi (2024) · École de guerre économique

L'Europe face aux géants mondiaux — Questions de la salle

Question de la salle  « Compte tenu du constat que vous venez de faire, qu'est-ce qu'il faut faire ? Qu'est-ce qu'il convient de faire pour faire mieux ? »

JEAN-FRANÇOIS FALLACHER« Il faut expliquer, convaincre et surtout prendre conscience du monde nouveau dans lequel on vit. Ce monde est en train de se fragmenter. On voit bien que nos amis américains sont de plus en plus imprévisibles. En Europe, on doit prendre conscience du fait que, face à nous, il y a des géants. Et on a tendance, en Europe, à vouloir réguler aux bornes de l'Europe ou d'un pays, alors que face à nous, on a des acteurs qui jouent à l'échelle mondiale. Il faut essayer de convaincre qu'il faut qu'on soit plus soudés, plus unis, et qu'on mette davantage de moyens ensemble sur les sujets où on est en concurrence mondiale. Si on maintient la fragmentation, on se fragmente plutôt que de mettre plus de moyens sur des sujets où on est en concurrence mondiale. C'est cela, le risque majeur. »

Question de la salle  « L'espace est-il maintenant devenu une réelle zone de conflit ? »
JEAN-FRANÇOIS FALLACHER« Dieu merci, pas à ma connaissance aujourd'hui, mais il peut le devenir. En tout cas, c'est vraiment devenu une zone stratégique pour les États, pour les continents. L'espace, c'est un endroit où on peut faire de l'observation, où on peut faire des télécommunications très haut débit. Et donc, effectivement, on peut penser, et on s'y prépare, que le conflit peut se porter dans l'espace. »

Question de la salle  « Pour avoir une souveraineté, il est important de ne pas bâtir sur le sable, mais d'avoir un continuum entre le matériel, le logiciel et les systèmes d'exploitation, les données, l'intelligence artificielle. La valeur ajoutée s'est déplacée du matériel vers les logiciels et les données. Nous devons, nous Européens, faire émerger davantage d'acteurs capables de capter cette valeur. » 
OPHÉLIE COELHO« Sur le chiffre de 98 ou 99 %, on le répète beaucoup dans les médias, mais on ne peut pas comptabiliser en pourcentage exact le transit de cette manière. Au-delà de ça, promouvoir uniquement un modèle systémique de technologie où tout est rassemblé, et où les secteurs plus petits et territoriaux sont extrêmement dépendants de géants à forte capitalisation boursière, c'est à mon sens une très mauvaise route à prendre, sur laquelle de toute façon l'Europe ne sera pas gagnante. »DIDIER DILLARD« Câble sous-marin et satellite, ce n'est pas le même usage. Ce n'est pas le même rôle dans les réseaux. Les câbles sous-marins, ce sont les grosses artères qui transportent les gros flux de données entre pays, entre îles et continents, entre gros data centers. Le satellite, lui, va recueillir des flux beaucoup moins volumineux mais partout. Il y aura toujours cette différence de taille, mais ce n'est pas pour ça qu'il y en a un qui est cent fois plus important que l'autre. »
JEAN-FRANÇOIS FALLACHER« Je suis complètement d'accord, et d'ailleurs on utilise beaucoup de câbles sous-marins pour que nos systèmes fonctionnent. »

« Si on maintient la fragmentation européenne, on se fragmente plutôt que de mettre plus de moyens sur des sujets où on est en concurrence mondiale. »— Jean-François Fallacher


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