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Intervention du Ministre délégué chargé de l'Europe

8 Avril 2026           14H15 - 14h30



Résumé

Le ministre des Affaires européennes présente le numérique comme un enjeu central de souveraineté, de compétitivité et de sécurité pour l’Union européenne. Son propos insiste sur le fait que l’Europe ne peut plus séparer innovation, régulation, autonomie stratégique et puissance industrielle : toutes ces dimensions sont désormais liées, dans un contexte de rivalité accrue avec les États-Unis et la Chine.

Il défend une Europe qui protège sans se contenter de réguler. Les textes comme le DSA et le DMA posent un cadre utile contre les abus des grandes plateformes, la désinformation, les manipulations algorithmiques et les monopoles, mais ils ne suffisent pas. Selon lui, l’Europe doit aussi investir massivement dans l’innovation, les infrastructures critiques, l’intelligence artificielle, le quantique, le cloud de confiance, le spatial et la cybersécurité, afin de ne pas dépendre de puissances tierces.

Benjamin Haddad met également en avant la fragmentation du marché intérieur européen, qui freine les start-up, les PME et les scale-up. Il appelle à simplifier les règles, à créer un 28e régime de droit des affaires, à soutenir davantage la commande publique européenne et à favoriser une préférence européenne assumée. L’objectif final est clair : construire une souveraineté numérique européenne capable de rivaliser avec les grandes puissances, sans quoi l’Europe risque de devenir une simple vassale technologique.


Intervenant

Benjamin
Haddad

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Ministre délégué
chargé de l'Europe


Minutes

BENJAMIN HADDAD   Ministre des Affaires européennes
« Je suis très heureux d'être avec vous ce soir et je voudrais remercier les organisateurs, le président de l'excellente revue L'Hémicycle, cher Éric Revel, pour son invitation à clôturer ces rencontres sur un thème effectivement, et plus que jamais, d'actualité. Parce que, quand je suis rentré dans la salle, on m'a dit : "C'est bon, on est vraiment au cœur de l'actualité." Ça fait un an et demi que je suis à ce poste, et j'ai l'impression qu'on est toujours dans l'actualité quand on parle de crises géopolitiques, quand on parle de tensions, de bascule, de numérique, et ça nous rappelle à quel point, évidemment, cet enjeu est vraiment au cœur de nos problématiques européennes.

Et ce que je voulais vous dire, c'est qu'aujourd'hui, on ne peut plus distinguer les enjeux de compétitivité, de soutien à l'innovation, d'approfondissement de notre marché intérieur, de soutien à l'investissement, à nos start-up, à nos PME, et nos enjeux de souveraineté et d'autonomie stratégique. La compétitivité, la souveraineté, l'innovation et la sécurité nationale sont intrinsèquement liées. Elles sont au cœur de l'agenda que nous portons aujourd'hui au niveau européen. Parce que, bien sûr, le numérique, l'intelligence artificielle, demain le quantique, ne sont pas que des enjeux de prospérité et de croissance, même si, bien sûr, ils le sont : ce sont des accélérateurs industriels. Mais ils sont au cœur, aujourd'hui, des rivalités de grande puissance. Ce sont devenus des leviers d'influence, des armes géopolitiques, et autant de risques de vulnérabilité et de moyens d'être instrumentalisé par des puissances hostiles.

Alors, je voulais peut-être dire un mot de la façon dont nous poussons un agenda pour que l'Europe soit une puissance souveraine, et donc une puissance du numérique. Ça passe, bien sûr, par des règles, ça passe par des mesures de protection, mais ça passe, je le disais, par le soutien à nos innovateurs. Dans le cadre du marché unique, nous avons construit un socle solide de protection et de régulation du numérique. Cela concerne la protection des données personnelles, l'encadrement des plateformes numériques pour lutter contre les contenus illicites. On pense, bien sûr, au Digital Services Act, qui défend un principe très simple : ce qui est illégal dans le monde réel doit l'être aussi dans le monde virtuel. La haine en ligne, la désinformation, les manipulations, et puis, bien sûr, les enjeux spécifiques liés au numérique.

Je pense par exemple à l'instrumentalisation, à la manipulation des algorithmes. On voit la façon dont le fait, d'ailleurs, de dépendre d'acteurs américains, chinois, russes, dans le domaine du numérique, a eu un impact profond sur nos débats démocratiques et nos espaces informationnels.

On l'a vu l'an dernier dans des pays comme la Roumanie, la Moldavie, qui ont vu des ingérences massives de la part de la Russie dans leurs processus électoraux, avec l'amplification artificielle de candidatures populistes et complotistes, avec le vol ou l'achat d'énormément de voix lors des élections. On voit là aussi, encore une fois, en termes de souveraineté et de protection de l'intégrité de nos processus électoraux, le risque que représente le fait de dépendre d'acteurs numériques étrangers. Nous nous battons ces dernières années pour assurer une concurrence équitable aussi. L'autre pilier du DSA, c'est le DMA pour lutter contre les comportements monopolistiques, et des textes sont en cours de négociation comme le Cloud and AI Development Act, qui vise à protéger nos infrastructures critiques. D'autres doivent être révisés comme le Cyber Security Act. Cette architecture doit assurer les conditions d'un écosystème compétitif, transparent et qui favorise l'innovation.

Notre rôle protège, il doit construire. Et je le dis parce que, à côté de ce pilier de régulation sur lequel on a mis beaucoup d'efforts ces dernières années, on doit avoir un pilier d'innovation. Quand les autres accélèrent, investissent massivement dans les infrastructures critiques, dans l'innovation, dans l'intelligence artificielle — les États-Unis, la Chine — on l'a vu encore plus cette dernière année, on ne peut pas juste rester en commentateur, en spectateur, ou juste s'abriter derrière une barrière de régulation. On a cru pendant longtemps en ce qu'on appelait le Brussels Effect, qui était un terme très à la mode il y a encore quelques années. Consistait à dire, au fond, que pendant que les autres allaient innover, nous, on allait faire la norme, et qu'on allait, grâce à nos textes, grâce à nos régulations, exporter notre modèle de régulation et d'État de droit sur le numérique.

Alors, bien sûr, on doit préserver notre État de droit. Je viens d'en parler. Mais soyons clairs : celui qui impose l'usage, celui qui façonne la norme, c'est l'innovateur, c'est l'entrepreneur. D'où la nécessité maintenant aussi d'accélérer dans le soutien à l'innovation, dans le dynamisme technologique, dans le progrès, dans la création de valeur. J'ai vu aujourd'hui, d'ailleurs, que Arthur Mensch, qu'on connaît tous, le PDG de la pépite française Mistral dans l'intelligence artificielle, a lancé un appel à construire un véritable continent AI-native, et je partage cette urgence à agir, car malgré le cadre que nous avons élaboré, notre souveraineté numérique reste fragilisée par des dépendances profondes à l'égard de technologies, de services, de ressources provenant de pays tiers. Des dépendances qui traversent l'ensemble de la chaîne de valeur numérique, des infrastructures au logiciel, de la gestion de données à l'intelligence artificielle, et qui exposent nos économies à des vulnérabilités systémiques, et qui peuvent à terme affecter notre capacité de décision, notre sécurité et notre autonomie.

Prenons un exemple qui là aussi, alors peut-être pas dans cette salle parce que je sais que je parle à des experts et des gens avertis, mais un sujet qui n'était pas vraiment au cœur de nos préoccupations et de nos débats il y a encore quelques années : celui des systèmes de paiement. Est-ce qu'on parlait, il y a quelques années, de la nécessité d'avoir véritablement des systèmes de paiement autonomes, souverains, européens ? En France, nous avons CB, mais on connaît la domination de deux acteurs américains dans ce domaine. Le risque que ça peut représenter, ou l'atout d'ailleurs stratégique que ça peut représenter, par exemple sur la question de l'extraterritorialité des sanctions américaines. Et à partir du moment où toutes les dépendances ou les liens que l'on peut avoir sont instrumentalisés aussi bien par nos adversaires que par nos partenaires d'hier, on voit la nécessité là aussi de développer des alternatives souveraines européennes.

Face à cette réalité, vous avez évoqué l'idée de se réarmer. Et oui, on doit se réarmer, se réarmer dans le numérique. Un réarmement lucide, ambitieux, national et européen, qui consiste à sécuriser nos chaînes d'approvisionnement, renforcer notre capacité à maîtriser, développer les technologies critiques, et consolider, et ça passe par la consolidation de notre marché intérieur, de notre marché unique, qui est un atout considérable pour l'Union européenne. Rendez-vous compte : 450 millions d'individus, autant de talents d'entreprise, mais un marché qui est aujourd'hui encore beaucoup trop fragmenté. Quand je vais parler régulièrement à Station F ou ailleurs à des entreprises, des start-up, des PME, je leur pose parfois une question très simple : qu'est-ce que l'Europe représente pour vous ? Et si on dit les choses franchement, on devrait avoir là parfois le public le plus spontanément proeuropéen, un public entrepreneurial, libéral, ouvert sur l'international. Mais trop souvent, on me dit : beaucoup trop de bureaucratie, de barrières administratives, et trop de fragmentation.

Je me rappelle un jour d'un chef d'entreprise qui m'a dit : "Moi, je me suis développé en France, j'ai levé des fonds, j'ai déjà des clients, je me suis développé. Mais si je veux aller en Allemagne, au Portugal, en Pologne ou en Suède, j'ai l'impression de tout devoir recommencer à zéro." Autre cadre bancaire, autre cadre assurantiel, pas les mêmes relations pour lever des fonds, et cetera, et cetera. Comparez ça à une entreprise qui veut passer de New York à Miami. Ce n'est pas sans friction. Parfois, vous n'avez pas tout à fait les mêmes règles, parfois vous n'avez pas tout à fait la même fiscalité, mais on sait bien que ce n'est pas du tout aussi fluide en Europe. C'est pour ça qu'on s'est battus à la fois avec ce qu'on appelle les omnibus européens, c'est-à-dire pour simplifier un certain nombre de règles qui pèsent sur nos entreprises, réduire les charges administratives pour nos entreprises, et en particulier pour nos PME et nos ETI.

C'est pour ça que j'ai fortement défendu l'adoption de ce qu'on appelle le 28e régime de droits des affaires, c'est-à-dire un droit des sociétés ambitieux au niveau européen, qui est optionnel pour aider les start-up et les PME à se développer sur le continent. Cela suppose aussi de mobiliser des investissements massifs à la hauteur des enjeux pour soutenir la recherche et l'innovation, renforcer l'ensemble de nos chaînes de valeur numériques. C'est ce que nous portons dans la négociation en cours sur le cadre financier pluriannuel. Le cadre financier pluriannuel, c'est le budget sur sept ans de l'Union européenne. On est en ce moment en train de négocier le prochain, sur la séquence 2028 à 2034. On aura besoin d'un budget européen ambitieux qui permette de couvrir les besoins d'investissement de l'Union européenne, notamment dans des domaines critiques. Je pense à l'intelligence artificielle, aux quantiques, et bien sûr aux technologies vertes, en plus bien sûr de la défense et du spatial, des domaines dans lesquels certes on a des enjeux majeurs de souveraineté nationale, mais si on veut passer à l'échelle, par exemple dans le spatial, réduire nos dépendances à des acteurs américains comme Starlink, on doit développer des solutions de communication, des solutions satellitaires européennes.

Ce que nous défendrons dans ce cadre financier pluriannuel, c'est le fait d'avoir au fond une forme d'ARPA européenne à travers le fonds de compétitivité. Et ce réarmement, il passe aussi par un choix clair, celui d'assumer la préférence européenne. Là encore, un terme qui était encore un peu tabou il y a quelques années, mais qui représente un principe très clair. L'argent du contribuable européen doit soutenir des solutions européennes. C'est une question de bon sens, c'est une question de réindustrialisation, c'est une question d'emploi, mais c'est une question, une fois de plus, de souveraineté et d'autonomie stratégique.

Cette préférence européenne doit être pleinement opérationnalisée à travers la commande publique. Là encore, quand des États membres ou l'Union européenne font appel à des solutions, par exemple des solutions technologiques, il faut qu'on fasse appel à des solutions européennes dans les dispositifs de soutien afin de soutenir l'émergence de champions européens dans tous ces secteurs stratégiques. Parce que sans débouché, sans marché, sans investissements ciblés, on a des entreprises qui innovent mais qui peinent à grandir.

Dans ce contexte, le développement d'un cloud européen de confiance constitue un enjeu central. Nous devons bâtir une offre compétitive fondée sur des critères élevés de sécurité, de transparence et de durabilité, capable de protéger nos données les plus sensibles des législations extraterritoriales. Cela suppose une gouvernance claire, une harmonisation des règles au niveau européen et une certification commune exigeante. C'est à cette condition que pourra émerger un véritable marché européen du cloud sécurisé et compétitif. Et au-delà des infrastructures, la cybersécurité évidemment doit être pensée comme un enjeu stratégique. La multiplication des cyberattaques, notamment contre les infrastructures critiques, impose un changement d'approche. L'Europe doit passer d'une logique qui est essentiellement technique à une véritable stratégie de sécurité numérique intégrée, cohérente, capable de répondre aux menaces hybrides et de protéger durablement ses actifs stratégiques.

Se réarmer dans le numérique, c'est aussi défendre un modèle. Je parlais tout à l'heure de la protection de l'intégrité de nos processus électoraux et de notre débat démocratique. La protection des mineurs en ligne est aussi, bien sûr, une illustration concrète du modèle européen du numérique. Face aux risques croissants auxquels sont exposés les plus jeunes, on doit se montrer à la hauteur en encadrant les usages, en renforçant les obligations des plateformes, en développant des solutions robustes de vérification de l'âge. C'est un enjeu non seulement de sécurité publique, mais bien sûr de santé publique.

Ce réarmement enfin doit s'inscrire dans une vision de long terme. L'objectif est clair : d'ici 2030, avoir une Europe numérique autonome, innovante, sécurisée, capable de rivaliser avec les grandes puissances tout en restant fidèle à ces principes. Vous l'avez vu, on peut être profondément proeuropéen, penser qu'on a les atouts, on a les talents, on a les pépites pour réussir, et être exigeant avec les transformations que l'Europe doit mener pour pouvoir défendre ses intérêts et défendre son modèle de civilisation. Nous devons nous donner les moyens de nos ambitions. C'est ce que nous portons au niveau européen. Bâtir une souveraineté européenne, bâtir une puissance du numérique européen.

Soyons très clairs : l'alternative, ce sera d'être une colonie numérique des autres. Le choix, il est entre la puissance et la vassalité. Nous avons tous les atouts pour réussir et nous nous battrons. Et je voudrais vous remercier de porter avec nous ce combat. Merci beaucoup. »
Références : Brussels Effect · Mistral AI · DARPA / ARPA (modèle) · Cadre financier pluriannuel (UE) · Ingérence électorale en Roumanie (2024) · Station F

« Le choix, il est entre la puissance et la vassalité. Nous avons tous les atouts pour réussir et nous nous battrons. »— Benjamin Haddad, Ministre des Affaires européennes


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