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L’Europe sans la puissance : l’impensé stratégique européen

Une monnaie forte, une puissance financière inachevée

L’Europe a construit une monnaie capable de rivaliser avec le dollar. Elle n’a pas encore bâti l’architecture de la puissance financière européenne. Cette monnaie ne se transforme pas pleinement en puissance. Les États-Unis et la Chine mobilisent des moyens considérables. IA, défense, énergie, infrastructures : tous les leviers stratégiques sont actionnés. Face à eux, la singularité européenne devient un sujet géopolitique majeur.

En France, le débat est souvent pollué par la loi de 1973. Selon une idée reçue, elle aurait interdit à l’État de se financer auprès de la Banque de France. L’histoire est en réalité plus complexe. Le véritable basculement s’est opéré progressivement. Libéralisation financière, financement par les marchés, indépendance des banques centrales. Puis Maastricht, puis l’euro.

L’architecture européenne qui en résulte est singulière. L’article 123 du TFUE interdit à la BCE d’accorder des crédits directs aux États. Il interdit aussi aux banques centrales nationales d’acheter leurs titres sur le marché primaire. La BCE le souligne elle-même : cette interdiction est plus stricte qu’avant l’Union monétaire. Elle dépasse même celle des autres grandes zones monétaires. La construction de la puissance financière européenne est donc bridée par construction.

Cette discipline répond à une logique claire. Elle protège la stabilité des prix. Elle empêche un gouvernement de financer sans limite ses déficits par création monétaire. Mais l’Europe a poussé cette logique très loin. Elle n’a pas achevé l’autre moitié de la construction. La puissance financière européenne reste inachevée.

L’Europe face à la course stratégique mondiale

Les États-Unis disposent d’un État fédéral et d’un Treasury. Ils ont une dette fédérale, une fiscalité fédérale et une banque centrale. Ils contrôlent pleinement leur monnaie. La Chine suit une architecture différente. Elle s’appuie sur des banques publiques et une forte capacité d’orientation du crédit. Dans les deux cas, les moyens financiers sont massivement mobilisés au service d’objectifs stratégiques.

L’Europe a fédéralisé la monnaie. Elle n’a pas fédéralisé la puissance financière européenne dans les mêmes proportions. Cette contradiction était supportable dans le monde des années 1990. Elle l’est beaucoup moins aujourd’hui.

Défense, énergie, semi-conducteurs, réseaux, spatial, IA, capacités de calcul. L’Europe doit financer simultanément toutes ces infrastructures de souveraineté. Le rapport Draghi chiffre l’effort nécessaire. Il atteint 750 à 800 milliards d’euros par an jusqu’en 2030. Dont 150 milliards pour les technologies numériques. Cela représente environ 4,5 % du PIB européen chaque année. Un effort d’une ampleur inconnue depuis les décennies d’après-guerre.

Pourtant, l’Europe a déjà montré qu’une autre architecture était possible. Lorsque les circonstances l’imposaient. Avec NextGenerationEU, la Commission a été autorisée à emprunter massivement. Jusqu’à 806,9 milliards d’euros sur les marchés, au nom de l’Union. Une dette commune européenne est devenue possible face à une crise systémique. Longtemps, elle avait été considérée comme politiquement impossible.

Réarmer la souveraineté financière européenne

C’est probablement là que se situe désormais le débat. Il ne s’agit pas de rendre aux gouvernements une création monétaire sans limite. Il s’agit de savoir si l’Europe peut durablement affronter des puissances concurrentes. Des puissances qui mobilisent monnaie, dette, fiscalité, crédit et politique industrielle. Sans disposer elle-même d’un instrument financier de puissance comparable. La puissance financière européenne est précisément ce qui manque.

Car derrière la question de la dette se joue désormais autre chose. Une Europe incapable de financer assez vite ses capacités de calcul devra les acheter ailleurs. Ses réseaux, son énergie, sa défense, son spatial : tout sera importé. La dépendance technologique commence souvent par une dépendance financière. La souveraineté financière européenne est donc l’enjeu décisif. Elle finit toujours par devenir géopolitique.

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