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Data centers : L’Europe construit-elle sa souveraineté ou sa dépendance?

 

L’Europe accélère. Le 30 juillet, Bruxelles a lancé son appel pour créer jusqu’à sept gigafactories d’IA. Jusqu’à 10 milliards d’euros d’argent public européen et national doivent permettre de mobiliser au moins 20 milliards d’investissements privés.
Chaque site doit réunir des capacités massives de calcul et les infrastructures cloud et data nécessaires au développement de l’IA, en s’appuyant sur des processeurs avancés, le cloud, des logiciels, les réseaux et des data centers.
L’ambition est claire : rattraper une partie du retard européen dans le calcul.

Le problème commence juste après.

Qui fournira les GPU ? Qui opérera les couches cloud ? Quels modèles tourneront dessus ? Qui maîtrisera les logiciels d’orchestration ? Qui pourra maintenir les équipements sans dépendre d’un fournisseur extérieur ? Et sous quelle juridiction se trouveront les entreprises qui contrôlent ces différentes briques ?

Ce sont ces questions qui déterminent la souveraineté réelle d’un data center.

La Commission elle-même reconnaît désormais une « dépendance excessive » de l’Europe envers les fournisseurs de cloud de pays tiers. Elle vient parallèlement de considérer, à titre préliminaire, AWS et Microsoft Azure comme suffisamment structurants pour relever du statut de gatekeeper au titre du DMA. Elle relève leurs positions durables, les coûts élevés de changement de fournisseur, les effets de verrouillage et le poids désormais déterminant de leurs offres d’IA dans les décisions d’achat de cloud.

Nous sommes donc dans une situation assez étrange : l’Europe investit massivement pour augmenter ses capacités au moment même où elle constate que plusieurs couches indispensables à leur fonctionnement sont déjà fortement dépendantes d’acteurs extérieurs.

Le cas des opérateurs télécoms l’illustre bien. Orange apporte des réseaux, des data centers, des données, une présence territoriale et des millions de clients. Son partenariat avec Google lui permet d’installer certaines technologies Google Cloud au plus près de ses propres infrastructures. C’est industriellement rationnel. Mais plus ces technologies descendent dans le fonctionnement du réseau et des opérations, plus la frontière entre partenariat technologique et dépendance stratégique mérite d’être surveillée.

Le risque serait de reproduire avec les data centers ce que l’Europe a déjà connu avec d’autres couches du numérique : financer l’infrastructure, fournir l’énergie, le foncier, les réseaux et les clients, tandis qu’une part importante de la valeur et du contrôle technologique remonte vers quelques fournisseurs non européens.

Bruxelles a commencé à voir le problème. Le Cloud and AI Development Act proposé en juin prévoit de tripler au minimum les capacités européennes de data centers en cinq à sept ans. Surtout, il introduit quatre niveaux de souveraineté. Aux niveaux les plus élevés apparaissent enfin des critères beaucoup plus exigeants : indépendance à l’égard des pays tiers, contrôle européen du fournisseur, maîtrise de la chaîne logicielle et absence d’interférence d’une puissance extérieure.

C’est un progrès. Il reste à passer de la doctrine aux choix industriels.

Il faudra notamment regarder beaucoup plus sévèrement les marchés publics, les conditions de financement des gigafactories, l’origine des technologies utilisées, les possibilités réelles de changer de fournisseur, la maîtrise des données, l’extraterritorialité juridique et la localisation de la valeur créée.

Et probablement accepter de faire un peu de ménage dans l’empilement européen : AI Factories, gigafactories, EuroHPC, Chips Act, CADA, DMA, stratégies nationales, financements européens et partenariats privés. Les dispositifs existent. Leur cohérence industrielle et leur capacité à réduire effectivement les dépendances restent à démontrer. La Commission elle-même vient d’engager un paquet de « souveraineté technologique » couvrant puces, infrastructures, logiciels, cloud et IA.

L’Europe dispose du marché, de l’énergie, des télécoms, de centres de recherche, d’acteurs industriels et désormais de financements considérables.

Elle peut encore construire sa puissance de calcul. À condition de vérifier, à chaque étage, qu’elle n’est pas simplement en train de payer pour installer chez elle celle des autres.

 

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