8 Avril 2026 14H15 - 14h30
Dans le contexte des récentes tensions entre les États-Unis et l’Iran, marquées par un ultimatum de Donald Trump et des menaces autour du détroit d’Ormuz, Gilles Kepel explique que le « cessez-le-feu » évoqué ne correspond pas à une véritable sortie de guerre, mais plutôt à une nouvelle phase du conflit, moins frontale.
Il s’agit d’une pause stratégique qui permet aux deux camps de reprendre souffle sans mettre fin à l’affrontement.
Aucun acteur ne peut revendiquer de victoire, chacun cherchant avant tout à stabiliser sa situation intérieure.
Il souligne la fragilité des deux parties. Le régime iranien, affaibli et sous pression, a besoin de temps pour se reconstituer, mais une désescalade durable pourrait aussi le mettre en danger.
De leur côté, les États-Unis font face à des contraintes politiques internes, avec une opposition croissante à la guerre au sein même de la base électorale de Donald Trump.
Sur le plan militaire, l’Iran a adapté sa stratégie.
À l’intérieur, il a mis en place une « stratégie mosaïque », consistant à disperser ses capacités militaires pour mieux résister aux frappes.
À l’extérieur, il mène une « guerre horizontale » en élargissant les cibles, notamment vers les pays du Golfe, transformant le détroit d’Ormuz en levier stratégique capable d’affecter l’économie mondiale.
Gilles Kepel insiste surtout sur la dimension nouvelle du conflit : l’entrée dans une véritable guerre numérique.
Les infrastructures critiques, comme les data centers, deviennent des cibles vulnérables, avec une forte asymétrie des moyens, un drone peu coûteux pouvant détruire des installations extrêmement onéreuses, grâce notamment à l’appui des satellites.
Le numérique devient ainsi une arme accessible, aux effets potentiellement majeurs.
Enfin, la situation reste extrêmement instable. Le cessez-le-feu est partiel, avec des bombardements qui se poursuivent notamment au Liban.
Dans ce contexte, Gilles Kepel met en garde contre une transformation durable des conflits, où le numérique, devenu « arme du faible », produit des effets stratégiques encore largement sous-estimés.
Eric Revel
Évidemment, la guerre en Iran, au Moyen-Orient, on le comprend tous les jours avec l’utilisation de drones, de satellites, ce n’est plus seulement une guerre militaire, c’est aussi une guerre d’influence, c’est aussi une guerre numérique.
Alors pour commencer ce colloque, et avant de parler des infrastructures, de la technologie, des rapports de force sur cette question du numérique, on a le grand bonheur et le grand honneur, pour nous éclairer sur ce qui s’est passé hier soir, d’accueillir Gilles Kepel, professeur d’université, spécialiste du Moyen-Orient.
Trump avait posé un nouvel ultimatum. Les Gardiens de la Révolution ont promis d’ouvrir le détroit d’Ormuz. Si j’étais un tantinet provocateur et cynique, je dirais : avant la guerre, le détroit d’Ormuz était free tax.
Aujourd’hui, les Omanais et les Iraniens proposent de le rouvrir mais à condition de grever chaque baril de pétrole qui passera d’un dollar.
Est-ce que cet ultimatum, c’est quinze jours de cessez-le-feu et ensuite on négocie la paix, ou est-ce que vous êtes plus inquiet ?
Gilles Kepel
Merci beaucoup pour votre question, pour votre accueil.
Avant de vous répondre, si vous me le permettez, je vais dire un petit mot à notre hôte. L’être de chair qui est devant vous ne serait jamais venu au monde sans l’Alliance française et sans ce bâtiment.
Car en 1925, ma grand-mère tchécoslovaque est venue apprendre le français ici. Heureusement, mon grand-père, qui parlait parfaitement français, lui a donné des cours particuliers.
Trois ans plus tard, mon père était né. Je me semblais que c’était quelque chose qui valait la peine d’être mentionné.
Je ne suis pas sûr qu’on puisse déjà répondre à votre question comme telle. Ce n’est pas tant un cessez-le-feu qu’une manière différente de continuer la guerre, de continuer l’affrontement sans utiliser le même type d’arme, c’est-à-dire la destruction massive par les États-Unis du territoire iranien.
Le système de pouvoir iranien aujourd’hui, même s’il se bunkerise, est à bout de souffle pour être capable de continuer à assurer quoi que ce soit à sa population. Et pour eux aussi, la fin de l’état de belligérance serait obligée d’ouvrir les vannes, et ça risquerait de leur être fatal.
Donc, d’une certaine manière, ils avaient intérêt à avoir une pause pour essayer de se reconstruire. Je ne suis pas sûr qu’ils y arrivent.
De l’autre côté, les États-Unis ont une contrainte interne parce que Trump voit sa base électorale s’effriter à vue d’œil. Le MAGA ne veut pas de la guerre.
Un certain nombre de sénateurs et de représentants démocrates disent que de plus en plus de leurs collègues républicains sont prêts à les rejoindre pour activer l’article 25 de la Constitution américaine.
Donc il y a ça, mais il y a aussi le fait — et c’est très important, d’autant plus pour l’objet de ce colloque — que les Iraniens ont à la fois adopté une stratégie défensive qu’on appelle la stratégie mosaïque.
Face aux bombardements américains ciblés, ils ont réparti le pouvoir de lancer les missiles, les drones, etc., à travers tout le territoire.
C’était leur stratégie mosaïque, qui leur a permis de résister sur le terrain intérieur.
Et à l’extérieur, ils ont mené ce qu’on appelle une guerre horizontale, c’est-à-dire qu’ils ont pris pour cibles privilégiées, outre Israël, les pétromonarchies du Golfe.
Et c’est là que la guerre autour du détroit d’Ormuz a pris une dimension complètement inédite et a pris en otage l’économie mondiale.
Les États du Conseil de coopération du Golfe avaient commencé à construire une transition post-pétrole vers l’intelligence artificielle et le numérique, notamment en attirant des data centers grâce à une énergie bon marché.
Or, on s’est rendu compte avec un certain effroi qu’un drone à 25 000 dollars arrive à casser ou rendre inopérant un data center de plusieurs centaines de millions de dollars. Le drone n’est qu’un effecteur ultime qui se branche sur ce que les satellites fournissent.
Donc on voit bien comment cette guerre, d’une certaine manière, est la première vraie guerre numérique, à la fois pour taper les data centers et pour taper par ailleurs.
On est entré de plein pied dans les effets pervers du numérique.
Aujourd’hui, pour revenir à votre question, ce cessez-le-feu d’abord n’est pas complet.
N’oublions pas le malheureux Liban. Le malheur du Liban continue à être bombardé.
Les frappes sur Beyrouth intramuros ont été d’une intensité jamais vue.
Donc c’est un élément important. Ce cessez-le-feu est extrêmement fragile.
Et par ailleurs, bien sûr, Trump a proclamé la victoire, mais les pasdarans aussi.
En fait, ni l’un ni l’autre n’ont gagné.
Chacun s’efforce de reprendre son souffle et de tenter de réaménager le front intérieur.
Le numérique a été paradoxalement l’arme du bricoleur, l’arme du pauvre, si vous voulez, l’arme du geek djihadiste.
Et ça, c’est quelque chose qui a des conséquences gigantesques et que, à mon sens, on n’a pas encore mesurées.
Eric Revel
Merci beaucoup, Gilles Kepel. C’était un plaisir d’échanger avec vous et d’avoir autant d’informations.
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