

Le Brésil veut garder une part du compute* qu’il accueille
Le gouvernement brésilien conditionne désormais les avantages fiscaux pour les data centers à une mise à disposition de 10 % de leur capacité au marché local. Une approche inédite pour transformer l’attractivité territoriale en levier de souveraineté numérique.
Depuis le 15 septembre 2026, le Brésil a officialisé une rupture dans la course mondiale aux data centers. Le régime fiscal Redata, promulgué par le président Lula, accorde des exonérations majeures (PIS/Pasep, Cofins, IPI, et droits de douane pour certains équipements) aux opérateurs qui acceptent deux contreparties : réserver 10 % de leur capacité de calcul et de stockage au marché brésilien, et investir 2 % de la valeur des équipements subventionnés dans la R&D locale. Une condition énergétique et hydrique s’ajoute, reflétant les contraintes environnementales croissantes de ces infrastructures.
Cette mesure répond à un constat accablant : selon le ministère brésilien du Développement, 60 % des charges numériques des entreprises et institutions brésiliennes sont aujourd’hui traitées à l’étranger, principalement aux États-Unis. Une dépendance qualifiée de « vulnérabilité stratégique » en matière de souveraineté, de cybersécurité et de contrôle des données.
Le Brésil ne se contente plus d’attirer des investissements étrangers en offrant des avantages fiscaux et des infrastructures. Il exige désormais que l’installation physique d’un data center se traduise par un bénéfice concret pour son économie. La puissance de calcul, autrefois considérée comme un simple service logistique, devient une ressource à partager.
Le paradoxe est connu des décideurs publics : un État peut investir massivement pour accueillir des data centers – foncier, électricité, raccordements – sans pour autant en tirer une autonomie numérique. Une infrastructure située sur son sol peut servir exclusivement des clients étrangers, sans créer de valeur locale durable.
Le Brésil brise cette logique. En conditionnant ses subventions à une obligation de capacité réservée, il transforme son attractivité territoriale en outil de politique industrielle. L’objectif est clair : éviter que la puissance de calcul installée ne devienne une simple colonne vertébrale pour des acteurs étrangers, sans retombées pour l’économie nationale.
Cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large. Avec la Nuvem Brasileira, le pays construit parallèlement un cloud souverain, porté par le Serpro (service public de traitement des données), le ministère de la Gestion, la banque publique BNDES et l’agence industrielle ABDI. La doctrine brésilienne ne repose pas sur une autarcie technologique – il serait illusoire de prétendre fabriquer demain des GPU ou des serveurs 100 % locaux. Elle mise sur trois piliers concrets :
#géopolitiquedunumérique
Le Brésil montre la voie à d’autres États confrontés à la même équation : comment attirer des investissements dans les data centers sans se contenter d’un rôle de simple hébergeur passif ?
La réponse brésilienne a le mérite de la pragmatisme. Plutôt que de chercher à domestiquer toute la chaîne de valeur (des puces aux logiciels), elle utilise les leviers dont elle dispose : son marché, son énergie, son territoire et sa fiscalité. En échange de subventions, elle exige des contreparties tangibles : accès à la capacité de calcul, investissements dans l’innovation locale, et respect de normes environnementales.
Pour l’Europe, où les data centers se multiplient (notamment en Irlande, aux Pays-Bas ou en France) sans toujours garantir une autonomie stratégique, la question est cruciale. Les États membres pourraient-ils s’inspirer de ce modèle ? Plusieurs obstacles se dressent :
Le Brésil a tranché. Son choix révèle une vérité souvent ignorée : un data center peut être installé sur un territoire sans que sa puissance appartienne réellement à l’économie de ce territoire. La loi Redata inscrit cette différence dans le marbre.
La souveraineté numérique ne se décrète pas. Elle se construit par des capacités opérationnelles : pouvoir stocker, traiter et analyser ses données sans dépendre d’acteurs étrangers en situation de crise. Le Brésil l’a compris : accueillir des infrastructures ne suffit pas. Il faut en tirer des ressources accessibles, des compétences locales et une résilience accrue.
La prochaine étape ? Vérifier que les 10 % de capacité réservée ne deviennent pas une simple formalité administrative, et que les 2 % dédiés à la R&D se traduisent par des avancées technologiques concrètes. Mais une chose est sûre : en liant subventions et contreparties, le Brésil a posé un jalon. La géopolitique du compute entre dans une nouvelle phase.
* Compute : verbe anglais « compute » signifie calculer, évaluer, traiter des données. Dans le domaine de l’informatique et de l’intelligence artificielle, le terme est utilisé comme un nom (un anglicisme) pour désigner la puissance de calcul ou les ressources matérielles nécessaires (processeurs, serveurs) pour exécuter des programmes lourds.




© 2026 Created by Geopolitique du Numérique