SpaceX et le mobile par satellite : la bataille du spectre

Par Arnaud Fages
8 min de lecture
SpaceX et le mobile par satellite : la bataille du spectre

La FCC a autorisé SpaceX à déployer jusqu’à 15 000 satellites pour des services mobiles par satellite et de liaison directe avec les appareils. Dans le même temps, l’entreprise veut acquérir des fréquences terrestres américaines. Cette stratégie dessine un opérateur hybride, dont l’essor met en jeu le contrôle du spectre, des infrastructures et des conditions d’accès au réseau.

Une autorisation majeure, avec des limites précises

Le 6 octobre 2026, la Commission fédérale des communications américaine (FCC) a partiellement autorisé le projet de SpaceX : jusqu’à 15 000 satellites répartis en neuf couches orbitales, entre 326 et 335 kilomètres d’altitude. L’autorisation couvre des services mobiles par satellite et la liaison directe avec des appareils, selon des modalités différentes aux États-Unis et à l’étranger.
La décision de la FCC constitue une étape réglementaire importante, confirmée par Via Satellite.

Le chiffre de 15 000 désigne une capacité autorisée, pas une flotte déjà en orbite. La décision est partielle : certaines demandes de fréquences restent en suspens, et l’accès à des bandes liées à EchoStar dépend de la réalisation d’une étape ultérieure de l’accord entre les deux entreprises. L’autorisation américaine ne vaut pas non plus permission commerciale mondiale. SpaceX devra respecter les règles applicables dans chaque pays où il souhaite fournir le service.

La liaison directe avec un téléphone, souvent appelée direct-to-device (D2D), vise à permettre à des appareils ordinaires de communiquer avec des satellites. Elle peut prolonger une couverture mobile dans des zones éloignées ou mal desservies. Dans le cadre américain, le dispositif Supplemental Coverage from Space (SCS) s’appuie sur des fréquences terrestres utilisées en complément par un opérateur satellite et un opérateur mobile. Le téléphone, le spectre et le satellite deviennent ainsi les pièces d’un même système.

SpaceX associe orbite et fréquences terrestres

La stratégie de l’entreprise prend une dimension nouvelle avec deux opérations sur le spectre américain. D’abord, SpaceX a conclu avec EchoStar un accord évalué à 19,6 milliards de dollars, portant sur 65 MHz de fréquences et certaines licences mobiles satellitaires mondiales. Le transfert a été autorisé par la FCC dans le cadre d’une opération en deux étapes. Une partie des actifs a été placée dans un trust en mai ; la clôture finale est visée pour le 30 novembre 2027, sous réserve des conditions prévues. Le rapport trimestriel d’EchoStar décrit ce calendrier.

Ensuite, le 8 octobre, SpaceX a annoncé un accord définitif pour acquérir auprès de Grain Management un portefeuille national de fréquences dans la bande des 800 MHz, allant jusqu’à 14 MHz appariés. L’opération reste soumise à l’approbation de la FCC et aux autres conditions de clôture. Grain Management présente ces fréquences comme un moyen de compléter la couverture satellitaire par un déploiement terrestre.

Les fréquences basses sont recherchées pour leur capacité à mieux pénétrer les bâtiments et à couvrir de grandes zones. SpaceX présente l’acquisition comme une couche supplémentaire à son réseau satellite ; cette promesse dépendra des autorisations, des infrastructures terrestres et des modalités techniques de l’offre. L’entreprise ne construit donc pas seulement un service orbital : elle cherche à articuler satellites, spectre mobile et réseau au sol.

Cette convergence déplace les frontières entre opérateur mobile et opérateur satellitaire. Elle permet à SpaceX de viser une relation plus directe avec l’utilisateur et de réduire sa dépendance aux accords conclus avec les opérateurs télécoms. Elle pose aussi une question de gouvernance : qui fixera les conditions d’accès, les priorités de trafic et la continuité du service lorsque le réseau sera utilisé au-delà des frontières ?

Une couverture complémentaire, pas une solution universelle

Le D2D peut apporter une liaison là où les antennes terrestres ne sont pas disponibles, notamment pour les communications d’urgence ou dans les zones isolées. Mais la capacité d’un satellite est partagée entre les utilisateurs qu’il dessert ; les performances dépendent des fréquences disponibles, du terminal, de la visibilité du satellite et des règles locales. Le service ne remplace donc pas à lui seul les réseaux mobiles terrestres.

Cette complémentarité est aussi un enjeu économique. Les opérateurs possédant des fréquences, des infrastructures et une base d’abonnés peuvent négocier le rôle de leurs partenaires satellites. À l’inverse, une entreprise qui contrôle une constellation, des fréquences et une offre de détail peut peser davantage dans la chaîne de valeur. Pour les États, l’enjeu touche à la résilience des communications, mais aussi à la capacité de faire appliquer leur droit sur des services transfrontaliers.

La FCC doit, selon Reuters, examiner le 29 octobre des propositions qui pourraient ouvrir une nouvelle enchère de 25 MHz et étudier la mise à disposition de 482 MHz supplémentaires pour des services de couverture satellitaire. Ce sont des propositions à l’examen, pas des fréquences déjà attribuées. Elles indiquent néanmoins que les règles américaines du D2D sont encore en construction. Reuters rapporte ce calendrier.

L’Europe prépare ses propres règles

L’Union européenne travaille elle aussi sur l’utilisation du spectre pour les services mobiles par satellite. Le 27 mai 2026, la Commission a proposé une procédure d’autorisation à l’échelle européenne pour certaines fréquences harmonisées autour de 2 GHz, dont les droits actuels arrivent à échéance en mai 2027. Dans son projet, un tiers de la bande serait réservé à des usages gouvernementaux, de sécurité et de défense, et deux tiers à des services commerciaux. La proposition doit encore suivre le processus législatif européen. La Commission européenne expose le projet et son communiqué précise la répartition envisagée.

Cette politique s’inscrit dans un effort plus large. L’accord de mise en œuvre d’IRIS², le système européen de connectivité sécurisée, a été signé en août 2026. Son architecture prévoit 348 satellites, avec des premiers lancements attendus à partir de 2029. Le programme doit fournir des communications sécurisées aux institutions et aux gouvernements, tout en prévoyant des services commerciaux. Il ne constitue pas pour autant un équivalent immédiat d’une offre D2D grand public. La Commission détaille le calendrier et l’architecture.

L’Europe dispose également de GOVSATCOM, opérationnel depuis janvier 2026, qui mutualise des capacités satellitaires gouvernementales existantes. Cette ressource renforce la sécurité des communications institutionnelles ; elle ne remplace ni IRIS² à venir ni un réseau mobile destiné à l’ensemble des citoyens.

La souveraineté numérique se joue ici dans l’articulation entre règles communes, infrastructures et capacité opérationnelle. Le contrôle d’une constellation ne suffit pas si les fréquences, les services et les priorités d’accès échappent aux autorités européennes. Le sujet rejoint les analyses de « Les nouvelles lignes de front », sur les satellites comme infrastructures de puissance, et de « L’IA ou la bataille des infrastructures invisibles », sur le pouvoir lié au contrôle des infrastructures.

L’annonce de SpaceX révèle une bataille qui se joue autant dans l’espace que dans les procédures d’attribution du spectre. Pour l’Europe, l’enjeu sera de transformer ses projets en capacités utilisables, avec des règles de priorité et de continuité définies publiquement. En situation de crise, l’autonomie se mesurera à la possibilité de maintenir les communications essentielles et de décider qui peut accéder au réseau. C’est aussi ce que recouvre la géopolitique du numérique.

Sources

Maillage interne

Définitions

  • FCC : Federal Communications Commission ; autorité américaine qui régule les communications et l’usage du spectre radioélectrique.
  • D2D : Direct-to-device ; liaison directe entre un satellite et un appareil mobile compatible.
  • MSS : Mobile Satellite Services ; services de télécommunication mobile fournis par satellite.
  • SCS : Supplemental Coverage from Space ; cadre américain permettant à un satellite de compléter la couverture d’un opérateur terrestre.
  • MHz / GHz : mégahertz et gigahertz, unités qui mesurent les fréquences radio utilisées pour transmettre les signaux.
  • SpaceX : entreprise américaine du secteur spatial, à l’origine des satellites Starlink et du projet Starlink Mobile.
  • Starlink Mobile : service mobile par satellite en développement chez SpaceX, conçu pour relier directement des appareils au réseau satellitaire.
  • EchoStar : groupe américain de télécommunications et de services satellitaires, partie à l’accord de transfert de fréquences avec SpaceX.
  • Grain Management : société d’investissement américaine spécialisée dans les infrastructures numériques ; elle a conclu l’accord de vente du portefeuille 800 MHz à SpaceX.
  • IRIS² : Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite ; constellation européenne destinée à fournir des communications sécurisées et résilientes.
  • SpaceRISE : consortium formé par SES, Eutelsat et Hispasat, chargé de mettre en œuvre le programme européen IRIS².