Matières premières critiques : le capital manque encore en Europe

Par Arnaud Fages
9 min de lecture
Matières premières critiques : le capital manque encore en Europe

Le 9 octobre, la Commission européenne a sélectionné 46 nouveaux projets stratégiques liés aux matières premières critiques. Ils portent à 106 le nombre de projets désignés par l’Union, dont 93 dans les États membres et 13 dans des pays tiers. Mais leur statut n’apporte pas de financement automatique : pour transformer ces annonces en usines, il faudra aussi des capitaux, des permis et des acheteurs.

Une deuxième vague de 46 projets, au total 106

La nouvelle sélection couvre 16 États membres et 15 des 17 matières premières jugées stratégiques par l’Union. Elle réunit huit projets d’extraction, onze de transformation, dix-neuf de recyclage et huit projets intégrés. Les 46 projets nécessiteraient environ 21,1 milliards d’euros d’investissement, selon une estimation de la Commission rapportée par Reuters. C’est le montant estimé des investissements nécessaires, pas le calcul d’un déficit de financement.

La première sélection, en 2025, comptait 47 projets dans l’Union et 13 hors de ses frontières. Avec la nouvelle vague, le total atteint 106 : 93 dans l’Union et 13 dans des pays tiers. Le règlement européen sur les matières premières critiques fixe des repères pour 2030 : couvrir au moins 10 % de la consommation annuelle par l’extraction européenne, 40 % par la transformation et 25 % par le recyclage. La Cour des comptes européenne précise que ces objectifs sont non contraignants.

Ces chaînes concernent les batteries, les aimants permanents, la défense et l’aérospatial. Leur lien avec le numérique passe aussi par les matériaux nécessaires aux semi-conducteurs, à la robotique et aux infrastructures qui alimentent les centres de données. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne la vulnérabilité de plusieurs matériaux utilisés dans les technologies numériques, dont le gallium, le germanium et l’antimoine. C’est l’un des angles de la géopolitique du numérique : les infrastructures logicielles reposent aussi sur des chaînes matérielles. Pour prolonger cette analyse, voir les minerais critiques et le levier chinois et le numérique comme terrain de puissance.

Un label qui accélère les permis sans financer les usines

Le statut stratégique peut raccourcir les délais administratifs. Le règlement prévoit un maximum de 27 mois pour les procédures d’autorisation des projets d’extraction et de 15 mois pour ceux consacrés uniquement à la transformation ou au recyclage. Ces délais ne couvrent toutefois pas la préparation du rapport d’évaluation environnementale ; les recours peuvent aussi retarder un projet.

La désignation n’équivaut pas à une subvention. Le règlement ne crée pas de financement européen automatique : il facilite plutôt l’accès aux dispositifs existants et met les porteurs de projets en relation avec des financeurs. La Cour des comptes européenne rappelle que la viabilité financière ne fait pas partie des conditions de sélection du label.

Des soutiens publics existent déjà. La Commission indique que plus de deux milliards d’euros ont été mobilisés depuis le lancement de RESourceEU, par le Fonds pour l’innovation, les aides d’État et la Banque européenne d’investissement (BEI). Pour les projets sélectionnés en 2025, elle fait aussi état de 25 évaluations environnementales achevées et de 17 permis de construire obtenus. Ces avancées sont réelles, mais elles ne garantissent pas que les nouveaux projets trouveront leurs financements.

Le marché et les acheteurs : le vrai point de bascule

Une mine ou une raffinerie ne devient pas viable au seul motif qu’elle est stratégique. Elle doit vendre sa production à des clients prêts à s’engager sur des volumes et des prix. Lors de la présentation de la liste, Stéphane Séjourné a décrit la recherche d’acheteurs comme le « sujet le plus difficile ». Selon son intervention, une vingtaine de projets de la première vague ont progressé vers des contrats d’achat à long terme. Progresser vers un contrat ne signifie pas qu’il est signé.

La concurrence renforce ce risque. La Chine conserve un poids majeur dans la transformation de plusieurs matières premières et dans la fabrication d’aimants ; elle a aussi utilisé des licences d’exportation pour restreindre les flux de terres rares. L’AIE rappelle que les prix des matières premières suivent des cycles marqués : après leur chute, les prix du lithium avaient perdu plus de 80 % depuis 2023, ce qui affaiblissait le signal d’investissement et affectait particulièrement les nouveaux entrants. Cette évolution illustre le risque commercial pour les projets européens ; elle ne prouve pas, à elle seule, une stratégie chinoise de baisse des prix.

En septembre, 23 des 60 projets retenus en 2025 ont alerté la Commission sur des problèmes de liquidité, d’accès au marché et de financement, selon Reuters. Le cas de Viridian Lithium, dont le projet de raffinerie en France a échoué après sa liquidation en mars, illustre l’écart entre reconnaissance politique et décision d’investissement. Son ancien directeur commercial a estimé que l’absence d’engagement financier public européen avait contribué à l’échec. C’est son appréciation, et non une conclusion indépendante établie sur les causes de la liquidation.

De la liste à la production, l’épreuve de 2030

La Cour des comptes européenne a examiné 19 dossiers de la première sélection. Elle a relevé qu’un promoteur avait fait faillite après l’inscription de son projet et que, parmi les projets évalués, six prévoyaient leur pleine capacité après 2030, dont un en 2039. Ces résultats concernent l’échantillon de la première vague ; ils ne préjugent pas de la solidité des 46 nouveaux dossiers. Ils montrent néanmoins qu’un label peut être attribué avant que la faisabilité financière et commerciale soit assurée.

Des projets commencent aussi à prendre forme. La Commission indique que Keliber, en Finlande, extrait et transforme déjà du lithium, tandis que Carester construit à Lacq une usine de recyclage d’aimants et de séparation de terres rares lourdes. Ces réalisations rappellent que la politique européenne ne se résume pas à un inventaire. Elles ne suffisent pas encore à établir que l’Union disposera, à l’échelle nécessaire, de capacités pérennes et de clients liés par contrat.

La prochaine étape doit réduire ce décalage : contrats d’achat de long terme avec des industriels européens, garanties ou mécanismes de stabilisation pour partager le risque de prix, et commandes publiques qui valorisent la résilience dans la défense, l’énergie et les infrastructures numériques. La Cour des comptes européenne recommande d’accorder davantage de poids aux contrats avec des acheteurs européens ; l’AIE souligne l’intérêt des garanties de volumes et des mécanismes de stabilisation. Ces outils doivent s’accompagner d’exigences environnementales et sociales solides.

Le nombre décisif ne sera donc pas 106, mais celui des projets financés, autorisés, liés à des acheteurs et effectivement en production. En 2030, l’Europe saura si elle a réduit sa dépendance lorsqu’elle pourra vérifier les volumes livrés par ces usines à des clients européens, y compris lors d’une rupture d’approvisionnement ou d’un retournement des prix.

Sources

Maillage interne

Définitions

  • AIE : Agence internationale de l’énergie ; elle publie des analyses sur les marchés et les chaînes d’approvisionnement des matières premières.
  • BEI : Banque européenne d’investissement ; elle prête et conseille pour des projets d’intérêt européen, notamment industriels.
  • Carester : Entreprise française qui construit à Lacq une usine de recyclage d’aimants et de séparation de terres rares lourdes.
  • CRMA : Règlement européen sur les matières premières critiques ; il établit des objectifs de sécurité d’approvisionnement et crée le statut de projet stratégique.
  • Contrat d’achat à long terme : Engagement d’un acheteur à acquérir une production future selon des volumes et des conditions prévus au contrat.
  • Cour des comptes européenne : Institution de l’Union qui audite la gestion et les résultats des politiques européennes.
  • Keliber : Projet finlandais intégré d’extraction et de transformation du lithium, présenté par la Commission comme opérationnel en 2026.
  • RESourceEU : Plan d’action de l’Union destiné à renforcer et diversifier l’approvisionnement européen en matières premières critiques.
  • Stéphane Séjourné : Vice-président exécutif de la Commission européenne chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle au moment de l’annonce.
  • Viridian Lithium : Entreprise française dont le projet de raffinerie de lithium à Lauterbourg a été abandonné après sa liquidation en 2026.
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