La nouvelle stratégie arctique de l’Union européenne prévoit une liaison sous-marine directe entre le Groenland et l’Europe dans les prochaines années, puis évoque des prolongements possibles vers le Canada et le Japon. La promesse stratégique est réelle ; sa portée dépendra des chemins réellement indépendants, des capacités de réparation et de la place laissée aux Groenlandais dans les décisions.
Une liaison annoncée, un parcours complet encore à l’étude
Le 20 octobre, la Commission européenne et la Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ont présenté leur nouvelle stratégie pour l’Arctique. Elle prévoit de soutenir une liaison sous-marine directe entre le Groenland et l’Union européenne « dans les prochaines années ». Le projet s’inscrit dans une vision plus large : un câble panarctique pourrait ensuite se prolonger vers le Canada, le Japon et la Corée du Sud. (Communication commune JOIN(2026) 100)
Les étapes ne sont toutefois pas au même degré d’avancement. La stratégie annonce le raccordement Groenland–Europe, mais précise que les études de faisabilité du parcours complet se poursuivent. Les extensions restent des possibilités. Le texte ne précise pas encore le tracé, le calendrier détaillé, la propriété de la future liaison ni les conditions d’exploitation. Il faut donc distinguer l’orientation politique du projet et les décisions qui rendront le câble réalisable.
La redondance dépendra des routes et des raccordements
Le Groenland dispose déjà de liaisons sous-marines. Selon Tusass, Greenland Connect fonctionne depuis mars 2009 et relie Terre-Neuve, Nuuk, Qaqortoq et l’Islande. Greenland Connect North relie Nuuk à Aasiaat, en passant par Maniitsoq et Sisimiut. (Tusass, « Submarine Cable »)
Une liaison directe vers l’Europe pourrait diversifier les routes de données. Mais le nombre de câbles ne suffit pas à mesurer la résilience. Il faudra vérifier si leurs stations d’atterrissement, équipements, itinéraires terrestres et capacités de maintenance sont réellement indépendants. La liaison actuelle vers Aasiaat rejoint Nuuk ; elle ne constitue pas, à elle seule, une sortie internationale supplémentaire. C’est pourquoi l’analyse des câbles sous-marins et de leurs fragilités doit porter sur toute la chaîne, pas uniquement sur le tracé maritime.
Un autre projet répond à un enjeu différent. La Commission indique avoir alloué 54,7 millions d’euros à Tusass Connect, un câble entre Aasiaat et Qaqortoq destiné à relier le nord et le centre de la côte ouest au sud du Groenland. Ce financement concerne la connectivité groenlandaise ; il ne correspond pas à la future liaison directe avec l’Europe. (Commission européenne, « Greenland »)
Réparer les câbles compte autant que les poser
La stratégie prévoit de soutenir la mise en place d’un Arctic Cable Hub pour surveiller, protéger et aider à réparer les câbles dans l’Atlantique Nord et l’Arctique. Il s’agit d’une initiative annoncée, à construire avec les États membres et les partenaires concernés. Le plan d’action européen sur la sécurité des câbles, publié en février 2025, avait déjà placé la prévention, la détection, la réponse et la réparation au cœur de la résilience. (Plan d’action de l’UE sur la sécurité des câbles)
Ce plan relève que les navires de réparation disponibles ne suffiraient pas à intervenir rapidement en cas d’attaques simultanées dans plusieurs zones maritimes. Il identifie aussi l’équipement de réparation et les personnels spécialisés comme des capacités à renforcer. Pour un câble arctique, l’évaluation devra donc porter sur les moyens mobilisables, les pièces disponibles, les délais d’intervention, les compétences locales et les autorisations nécessaires. La résilience des infrastructures à l’épreuve des ruptures se mesure dans ces conditions concrètes.
Une autonomie construite avec les partenaires et les habitants
La stratégie ne présente pas la liaison comme un projet dirigé contre les États-Unis. Elle maintient un engagement transatlantique pragmatique avec Washington et prévoit de renforcer la coopération arctique avec le Canada. Le sommet UE–Canada est inscrit au calendrier les 29 et 30 octobre 2026, à Montréal. La stratégie mentionne une coopération accrue sur les enjeux arctiques, sans annoncer de décision propre au câble lors du sommet. (Conseil de l’UE, sommet UE–Canada)
L’Union précise aussi que le raccordement doit être élaboré en plein accord avec les gouvernements danois et groenlandais. Elle réaffirme le principe du consentement préalable, libre et éclairé des peuples autochtones pour les décisions qui les concernent. Ce cadre devra se traduire dans les projets : les Groenlandais doivent pouvoir peser sur les bénéfices attendus, les coûts, les effets sur leur environnement et les conditions d’exploitation. La maîtrise d’une infrastructure dépend aussi de ceux qui décident de son usage et de son avenir, comme le rappelle cette analyse du pouvoir de contrôle dans le numérique.
La souveraineté numérique européenne peut donc passer par le Groenland, à condition que le nouveau câble offre une véritable option de secours, avec des moyens de réparation disponibles et des responsabilités clairement établies. Elle se vérifiera le jour où, après une rupture, le trafic pourra basculer et une équipe intervenir dans un délai préparé, avec les autorités et les compétences groenlandaises associées. C’est aussi une question de #géopolitiquedunumérique : qui peut maintenir les communications lorsque la route principale ne fonctionne plus ?
Sources
- Commission européenne et Haute représentante, Europe’s Northern Neighbourhood: A New Strategy for the Arctic, JOIN(2026) 100 final, 20 octobre 2026.
https://international-partnerships.ec.europa.eu/document/download/1831e287-01a3-4e80-bde7-68b1daadeb01_en?filename=joint-communication-europe-northern-neighbourhood-a-new-strategy-for-the-arctic_en.pdf.
Établit l’annonce de la liaison, l’état des études, le projet de hub, les partenariats et le principe de consentement. - Commission européenne, EU’s Arctic Strategy, 20 octobre 2026.
https://international-partnerships.ec.europa.eu/policies/eus-arctic-strategy_en.
Présente les priorités et projets phares de la stratégie. - Tusass, Submarine Cable, date de publication non indiquée, consulté le 22 octobre 2026.
https://www.tusass.gl/en/infrastructure/submarine-cable/.
Décrit les routes Greenland Connect et Greenland Connect North. - Commission européenne, Greenland, date de publication non indiquée, consulté le 22 octobre 2026.
https://international-partnerships.ec.europa.eu/countries/greenland_en?prefLang=mt.
Confirme l’allocation de 54,7 millions d’euros à Tusass Connect et le tracé Aasiaat–Qaqortoq. - Commission européenne et Haute représentante, EU Action Plan on Cable Security, JOIN(2025) 9 final, 21 février 2025.
https://eur-lex.europa.eu/legal-content/EN/TXT/?uri=celex%3A52025JC0009.
Décrit les priorités européennes de sécurité, de réparation et de résilience des câbles. - Conseil de l’Union européenne, EU-Canada summit, 29-30 October 2026, page consultée le 22 octobre 2026.
https://www.consilium.europa.eu/en/meetings/international-summit/2026/10/29-30/.
Confirme les dates et le lieu prévus pour le sommet.
Maillage interne
- Câbles sous-marins : l’Europe protège-t-elle vraiment son système nerveux ?
Pour apporter un contexte sur les vulnérabilités, les routes et les capacités de réparation. - Souveraine Tech à Saint-Malo, la résilience se mesure à l’épreuve de la rupture
Pour approfondir la résilience opérationnelle et les dépendances. - Souveraineté numérique : où se situe réellement le pouvoir de contrôle ?
Pour prolonger l’analyse du contrôle des infrastructures et du pouvoir de décision.
Définitions
- UE : Union européenne, cadre politique et économique dont les institutions portent la stratégie arctique.
- Tusass : opérateur groenlandais des télécommunications et des services postaux ; il gère les câbles cités.
- CEF Digital : volet numérique du mécanisme pour l’interconnexion en Europe, qui finance des infrastructures de connectivité.
- Greenland Connect : câble sous-marin en service depuis mars 2009, reliant Terre-Neuve, Nuuk, Qaqortoq et l’Islande.
- Greenland Connect North : câble sous-marin reliant Nuuk à Aasiaat le long de la côte ouest groenlandaise.
- Tusass Connect : projet de câble Aasiaat–Qaqortoq soutenu financièrement par l’Union européenne.
- Arctic Cable Hub : hub envisagé pour surveiller, protéger et soutenir la réparation des câbles dans l’Atlantique Nord et l’Arctique.
- Pan-Arctic Cable : vision européenne d’une liaison reliant l’Europe au Japon et à la Corée du Sud via le Groenland et le Canada ; les études de faisabilité du parcours complet sont en cours.