La souveraineté numérique attend son raccordement

Par Arnaud Fages
10 min de lecture
La souveraineté numérique attend son raccordement

Le retrait de Microsoft d’un projet de centre de données au Royaume-Uni remet l’alimentation électrique au cœur de la puissance numérique. Mis en regard du supercalculateur que Scaleway annonce en Suède, il rappelle qu’un investissement et des processeurs ne créent pas, à eux seuls, une capacité raccordée. Pour l’Europe, la souveraineté se joue aussi dans l’accès au réseau, le choix des projets et le partage des coûts.

À Loughton, le calendrier électrique rattrape le projet

Le 18 octobre, Reuters, citant le Telegraph, a rapporté que Microsoft se retirait de son accord avec Nscale pour un centre de données à Loughton, dans l’Essex. Le Telegraph n’a pas précisé la raison du retrait et Microsoft n’a pas répondu à Reuters. Le Guardian situe cette décision dans un contexte de retards électriques : selon le journal, UK Power Networks avait indiqué à Nscale qu’il ne pourrait fournir assez d’électricité au site avant le début ou le milieu des années 2030. Nscale dit rester engagé dans le projet et chercher d’autres sources d’alimentation. Les informations publiées rapprochent donc le retrait des problèmes de réseau, sans établir le motif précis de Microsoft. (Reuters, via Zonebourse, The Guardian)

Le projet présenté par Nscale et Microsoft le 16 septembre 2025 prévoyait une capacité de calcul de 50 mégawatts (MW), extensible à 90 MW, et 23 040 processeurs graphiques NVIDIA GB300, attendus au premier trimestre 2027. Ces chiffres décrivaient un programme annoncé, pas une installation déjà opérationnelle. L’annonce s’inscrivait dans le partenariat technologique entre Londres et Washington. (Nscale, 16 septembre 2025)

L’écart entre le calendrier prévu pour les machines et celui du raccordement illustre un goulet d’étranglement stratégique. Les équipements et les clients peuvent être déplacés ou réaffectés ; les travaux sur le réseau, eux, dépendent de capacités locales et de délais d’infrastructure. Une puissance de calcul annoncée ne garantit donc pas qu’elle sera disponible sur le territoire à la date promise.

Une file de raccordement n’est pas une consommation électrique

Le 29 juillet, le régulateur britannique Ofgem signalait que les offres de raccordement pour de nouveaux projets de consommation étaient passées de 41 à 125 gigawatts (GW) entre novembre 2024 et juin 2025. Les centres de données représenteraient au moins 80 GW de cette file. Ces volumes correspondent à des capacités demandées dans le processus de raccordement : ils ne mesurent ni l’électricité effectivement consommée ni la puissance déjà installée. (Ofgem, 29 juillet 2026)

Ofgem proposait une redevance d’engagement pour les grands projets de centres de données, ainsi que des jalons de progression. La redevance serait rendue si le projet atteint la mise sous tension selon les règles prévues ; elle pourrait être perdue si le projet quitte prématurément la file. Les développeurs devraient aussi démontrer la maturité commerciale et financière de leur projet. Au 20 octobre, la consultation est close et son statut officiel reste « en attente de décision ». (Ofgem, consultation sur les réformes de raccordement)

Cette réforme peut aider à libérer des capacités réservées par des projets spéculatifs. Elle ne construit pas, à elle seule, les postes électriques et les lignes nécessaires. Elle donne aussi une portée stratégique à des décisions qui semblent administratives : quels projets sont assez mûrs pour avancer, et selon quels critères le réseau répartit-il une capacité rare ? La souveraineté ne dépend pas seulement de la présence de serveurs, mais aussi de la façon dont les autorités organisent l’accès aux infrastructures.

Cette idée rejoint l’analyse de la résilience numérique discutée à Saint-Malo : une infrastructure se juge aussi à sa capacité à fonctionner quand une ressource essentielle vient à manquer.

La Suède élargit le choix sans démontrer un transfert

Le 13 octobre, Scaleway a annoncé le déploiement d’un supercalculateur d’intelligence artificielle (IA) en Suède, équipé de processeurs AMD Instinct MI355X et du logiciel ROCm. L’entreprise présente la Suède comme un territoire doté d’un mix électrique largement décarboné. Son communiqué ne précise toutefois ni le site, ni la puissance électrique, ni le nombre de processeurs, ni la date de mise en service. Il s’agit d’un projet annoncé, pas d’une capacité déjà disponible. (Scaleway, 13 octobre 2026)

L’annonce expose aussi une chaîne de valeur répartie entre plusieurs acteurs. AMD fournit les processeurs et le logiciel ROCm ; Bull intègre et installe le cluster, puis assure sa maintenance. Giga Computing fournit les serveurs, HPE Networking le réseau Ethernet, VAST Data la plateforme de données et Motul le liquide de refroidissement. Scaleway rassemble ces éléments dans son offre de calcul. Cette répartition élargit les choix technologiques disponibles, sans signifier qu’un opérateur européen maîtrise seul toutes les couches du système.

Le projet suédois ne prouve pas que des capacités ont été transférées depuis Loughton. Un mix électrique favorable ne garantit pas davantage qu’un raccordement soit disponible à un endroit donné. La question des fournisseurs et des dépendances reste donc présente, comme dans le débat sur la souveraineté du cloud européen et ses contraintes opérationnelles.

Le raccordement distribue aussi les coûts

Dans son rapport publié le 14 octobre, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que l’effet des centres de données sur les factures d’électricité dépend des conditions locales. Si un projet exige de nouveaux investissements dans le réseau ou la production et que ces coûts sont répartis entre tous les usagers, les factures peuvent augmenter. À l’inverse, l’utilisation de capacités déjà disponibles, accompagnée d’une contribution financière appropriée, peut répartir les coûts fixes sur davantage de consommation. (AIE, Powering Artificial Intelligence, résumé exécutif)

L’AIE recommande donc des règles transparentes pour répartir les coûts et les risques liés aux grandes charges électriques. Un raccordement peut mobiliser des investissements avant même que le centre fonctionne à pleine capacité. Si le client réduit sa demande ou abandonne le projet, il faut déterminer qui assume les équipements construits pour lui. Une évaluation publique devrait aussi préciser la capacité réservée, les étapes de progression, les engagements financiers et les bénéfices attendus pour le territoire. Cette répartition de la valeur est au cœur du débat sur les centres de données et la souveraineté européenne.

La souveraineté numérique se vérifie dans le service rendu

L’accès à l’électricité est une condition de la souveraineté numérique parce qu’il détermine si une infrastructure peut fournir le calcul promis, au moment et à l’endroit annoncés. Cette bataille du réseau relève pleinement de la #géopolitiquedunumérique : elle répartit une capacité rare entre des projets qui revendiquent tous une valeur stratégique.

La flexibilité électrique ne doit pas être présumée. L’AIE note que la gestion active des charges reste rare et que l’interruption du calcul peut coûter cher, en particulier pour les infrastructures d’IA. Les pouvoirs publics et les opérateurs doivent donc définir à l’avance les conditions d’un éventuel effacement, les services qui peuvent être reportés et les garanties offertes aux usagers.

Les deux dossiers ne révèlent pas un déplacement de capacité du Royaume-Uni vers la Suède. Ils montrent plutôt que la puissance de calcul dépend de décisions prises sur plusieurs plans : raccordement, choix des fournisseurs, critères d’accès au réseau et attribution des coûts. L’Europe peut renforcer sa maîtrise opérationnelle sans produire chaque composant, à condition de savoir qui décide, qui peut agir en cas de tension et qui porte les risques financiers.

Avant de soutenir un nouveau centre de données, il faut donc connaître sa date de raccordement, sa puissance disponible, ses engagements de flexibilité et la part des travaux qu’il financera. Le projet sera crédible lorsque, à la date annoncée, il pourra fournir le calcul promis sans laisser aux usagers locaux le coût d’une capacité réservée puis inutilisée.

Sources

Maillage interne

Définitions

  • AIE : Agence internationale de l’énergie, organisation intergouvernementale qui produit des analyses et des recommandations sur les systèmes énergétiques.
  • AMD : Fournisseur des processeurs graphiques Instinct et du logiciel ROCm prévus pour le supercalculateur annoncé par Scaleway.
  • Bull : Fournisseur de services d’intégration et de maintenance du cluster suédois annoncé par Scaleway.
  • Giga Computing : Partenaire de Scaleway chargé de fournir les serveurs du cluster.
  • GPU : Graphics processing unit, processeur spécialisé dans les calculs parallèles, utilisé ici pour les charges de travail d’IA.
  • GW et MW : Gigawatt et mégawatt, unités de puissance ; 1 GW équivaut à 1 000 MW.
  • HPE Networking : Activité réseau de Hewlett Packard Enterprise ; elle doit fournir le réseau Ethernet du cluster.
  • IA : Intelligence artificielle, ensemble de techniques permettant à des systèmes informatiques d’accomplir des tâches associées à des capacités cognitives.
  • Motul : Partenaire chargé du fluide de refroidissement prévu pour le cluster de Scaleway.
  • Nscale : Entreprise britannique d’infrastructures de calcul pour l’IA, à l’origine du projet de Loughton.
  • NVIDIA : Fournisseur des processeurs graphiques initialement prévus pour le projet de Nscale à Loughton.
  • Ofgem : Régulateur de l’énergie en Grande-Bretagne, chargé notamment des règles du secteur et des raccordements électriques.
  • ROCm : Environnement logiciel ouvert d’AMD destiné au calcul sur ses processeurs graphiques.
  • Scaleway : Fournisseur européen de services cloud et d’infrastructures de calcul pour l’IA ; il a annoncé le projet suédois.
  • UK Power Networks (UKPN) : Opérateur du réseau de distribution électrique à Londres et dans le sud-est de l’Angleterre.
  • VAST Data : Partenaire chargé de la plateforme de données du cluster annoncé par Scaleway.