Pasqal sort de PROQCIMA : la souveraineté quantique à l’épreuve du Nasdaq

Par Arnaud Fages
10 min de lecture
Pasqal sort de PROQCIMA : la souveraineté quantique à l’épreuve du Nasdaq

Pasqal a annoncé la fin de sa participation au programme de défense français PROQCIMA après sa première phase. La Tribune rapporte que le ministère des Armées l’en aurait écartée par crainte d’une captation de technologies liée à sa cotation au Nasdaq ; Pasqal présente plutôt cette évolution comme une réorientation vers les applications civiles. L’affaire met en lumière un dilemme : protéger les travaux sensibles sans couper une entreprise française des capitaux et des partenariats nécessaires à son développement.

Le 28 septembre 2026, Pasqal a annoncé qu’elle ne participerait plus au programme de défense LSQUARE, également appelé PROQCIMA. L’entreprise affirme avoir atteint les objectifs technologiques de sa première phase et indique que les pouvoirs publics l’ont invitée à proposer un programme civil de recherche sur le calcul quantique tolérant aux erreurs. La Tribune rapporte une version différente : selon ses informations, le ministère des Armées aurait décidé de l’exclure en raison d’un risque de captation de technologies souveraines associé à son entrée au Nasdaq.

La sortie du programme est donc établie ; le motif précis, lui, n’est pas confirmé dans les sources publiques consultées. Pasqal ne mentionne pas le Nasdaq dans son communiqué et aucun élément rendu public ne démontre qu’une technologie ou une donnée aurait été transférée.
Le débat porte sur une appréciation de risque de sécurité, pas sur une exfiltration avérée.

La sortie de Pasqal touche un programme de défense structuré par étapes

PROQCIMA est un partenariat d’innovation piloté par la Direction générale de l’armement (DGA). Il finance une compétition entre différentes technologies de calcul quantique, avec une sélection progressive des candidats. Le portail officiel de la stratégie quantique française fixe l’objectif de deux prototypes d’ordinateurs quantiques universels, de conception française, atteignant chacun 1 000 qubits logiques d’ici à 2032. La première phase, prévue entre 2024 et 2026, représente 60 millions d’euros pour les cinq entreprises initialement engagées : Alice & Bob, C12, Pasqal, Quandela et Quobly.

Pasqal développait une architecture à atomes neutres refroidis par laser. Sa sortie signifie que cette voie technologique ne poursuit plus son évaluation dans le cadre de ce programme de défense avec l’entreprise. Les sources consultées ne précisent pas si un autre dispositif prendra le relais pour cette architecture. Le portail gouvernemental décrit toujours le groupe des cinq candidats initiaux et le calendrier de sélection ; il ne permet donc pas, à lui seul, de conclure sur l’organisation du programme après l’annonce de septembre.

Le Nasdaq nourrit un risque de contrôle, sans prouver une captation

La cotation de Pasqal au Nasdaq a commencé le 28 août 2026 sous le symbole PSQL. Mais une cotation américaine ne signifie pas, à elle seule, que l’entreprise ou sa propriété intellectuelle ont quitté la France. Avant l’opération, Pasqal avait indiqué vouloir conserver son statut de société française et son siège à Palaiseau. Après la cotation, son conseil d’administration comprend un représentant permanent de Bpifrance. Le communiqué de Pasqal sur sa cotation confirme le début des échanges au Nasdaq et la présence de Bpifrance au conseil.

Les documents déposés par Pasqal auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) décrivent aussi un comité stratégique où un vote positif de Bpifrance est nécessaire pour certaines décisions, notamment des transferts de propriété intellectuelle hors de France ou certains dépôts de brevets à l’étranger. Ces garde-fous sont ceux que l’entreprise déclare avoir mis en place ; ils ne prouvent pas qu’ils répondent aux exigences propres à un programme classifié.
Le prospectus de Pasqal déposé auprès de la SEC permet de comprendre ce cadre de gouvernance.

Le risque rapporté par La Tribune peut donc porter sur la gouvernance, les accès aux équipes et aux informations, ou la capacité à maintenir un cloisonnement industriel. Les informations publiques ne précisent pas quel scénario aurait été jugé déterminant. Pour la #géopolitiquedunumérique, la question centrale est le contrôle effectif des actifs sensibles, et non la seule adresse d’une place boursière.

La sécurité dépend du périmètre des travaux classifiés

Un calculateur quantique destiné à la défense ne se résume pas à une machine. Il repose sur des logiciels, des composants, des données, des équipes et des procédés industriels. La protection doit couvrir cet ensemble, en définissant qui peut accéder à quoi, dans quelles conditions et sous quelle juridiction. Dans son article du 6 octobre, La Tribune indique que la première phase de PROQCIMA était classifiée et que le risque de captation aurait motivé la décision du ministère.

L’État poursuit d’autres travaux quantiques pour la défense. Le 24 septembre, l’Agence de l’innovation de défense et la DGA ont annoncé ALIQUANTE, un projet consacré aux outils de programmation quantique, avec l’objectif de préparer le traitement de données classifiées et l’intégration de futurs ordinateurs quantiques. Cette initiative logicielle ne remplace pas le développement du matériel, mais montre que l’effort de défense ne repose pas sur PROQCIMA seul. La présentation officielle d’ALIQUANTE détaille ce volet.

Le ministère doit donc trouver un équilibre : limiter les risques pour les travaux militaires tout en gardant les compétences et les technologies développées par des entreprises françaises dans l’écosystème national.

La sortie du programme de défense n’efface pas l’ancrage civil et européen de Pasqal

Dans son communiqué, Pasqal dit avoir été invitée par le Secrétariat général pour l’investissement (SGPI) et la Direction générale des entreprises à leur soumettre un programme civil de recherche sur le calcul quantique tolérant aux erreurs. Cette proposition émane de l’entreprise ; les sources consultées ne permettent pas d’en préciser le calendrier ni les modalités. Le communiqué de Pasqal du 28 septembre expose sa version de la transition.

Pasqal reste également engagée dans des projets européens. Elle coordonne Q-PLANET, une ligne pilote financée par l’Union européenne et ses partenaires nationaux pour industrialiser des composants destinés aux technologies quantiques à atomes neutres. Le site du projet Q-PLANET le présente comme un projet Horizon Europe coordonné par Pasqal ; le portail de l’entreprise commune Chips confirme son inscription dans les initiatives européennes de production de composants quantiques.

En France, le bilan public de la stratégie quantique indique que la machine Ruby de Pasqal est installée au centre de calcul du CEA dans le cadre du programme civil HQI. Cet équipement relève d’un autre dispositif que PROQCIMA : sa présence ne signifie pas que Pasqal reste dans le programme de défense. Le bilan officiel de la stratégie quantique 2021-2025 distingue ces programmes.

La souveraineté se joue dans la gouvernance de toute la chaîne

L’affaire oppose deux exigences qui ne s’annulent pas : les armées doivent maîtriser les risques de fuite ou de dépendance dans des travaux classifiés ; les entreprises de calcul quantique ont besoin de financement, de débouchés et de collaborations pour transformer une technologie de laboratoire en capacité industrielle. Pasqal a annoncé en mars un financement attendu d’au moins 340 millions d’euros autour de sa cotation, en affirmant vouloir investir principalement dans ses infrastructures françaises. Son communiqué financier expose cet enjeu de croissance.

L’enjeu n’est donc pas de choisir abstraitement entre la finance internationale et la défense française. Il est de définir des règles de cloisonnement et de gouvernance assez solides pour permettre à une entreprise ouverte sur les marchés de contribuer à des programmes sensibles. Cette question prolonge l’analyse de la bataille des infrastructures invisibles : posséder une entreprise ne suffit pas si l’on ne maîtrise pas les infrastructures, les savoir-faire et les décisions qui organisent son activité.

À ce stade, les faits publics ne permettent ni de juger la proportionnalité de la décision militaire ni d’affirmer que le risque de captation s’est concrétisé. La France pourra mesurer sa souveraineté quantique à sa capacité de poursuivre des travaux classifiés, de protéger les équipes et la propriété intellectuelle, et de conserver sur son territoire les moyens de produire et d’industrialiser.

Sources

A lire également

Définitions

  • Pasqal : entreprise française qui développe des ordinateurs quantiques à atomes neutres.
  • PROQCIMA : programme de défense français visant deux prototypes d’ordinateurs quantiques de 1 000 qubits logiques d’ici 2032.
  • Nasdaq : bourse américaine où les actions de Pasqal sont cotées sous le symbole PSQL.
  • LSQUARE : autre nom du programme PROQCIMA.
  • DGA : Direction générale de l’armement, qui pilote des programmes technologiques pour le ministère des Armées.
  • Atomes neutres : atomes non chargés, manipulés notamment par laser pour former des qubits.
  • Qubit logique : unité de calcul quantique conçue pour rester fiable malgré les erreurs des qubits physiques.
  • ALIQUANTE : projet de défense français consacré aux outils logiciels pour l’informatique quantique.
  • SGPI : Secrétariat général pour l’investissement, chargé de coordonner des investissements publics stratégiques.
  • Q-PLANET : projet européen coordonné par Pasqal pour industrialiser des composants quantiques à atomes neutres.
  • HQI : programme français d’intégration du calcul quantique aux infrastructures de calcul haute performance.