Souveraineté spatiale européenne : Berlin construit ses satellites, mais qui les contrôle ?

Par Arnaud Fages
5 min de lecture
Souveraineté spatiale européenne : Berlin construit ses satellites, mais qui les contrôle ?

Le 22 septembre 2026, Planet Labs a inauguré à Berlin sa première usine européenne de satellites Pelican, capable de produire jusqu’à 60 appareils par an. L’Allemagne investit 35 milliards d’euros dans la sécurité spatiale d’ici 2030, mais cette souveraineté affichée se heurte à une réalité : Planet reste une entreprise américaine, soumise à Washington. L’exemple des restrictions imposées sur l’Iran en avril 2026 rappelle que la localisation industrielle ne suffira pas à garantir l’autonomie stratégique.

Pourquoi Berlin mise sur Planet pour ses satellites militaires

L’Allemagne accélère sa transition vers une autonomie spatiale. Le programme SATCOMBw4, d’un budget potentiel de 10 milliards d’euros pour 200 satellites, incarne cette ambition. L’usine berlinoise de Planet Labs, d’une superficie de 5 700 m², doit produire dès cet automne des satellites Pelican de 300 kg, capables d’imagerie haute résolution (30 cm). Ces appareils seront lancés dès 2027 par Isar Aerospace, un acteur allemand, via son lanceur Spectrum.

Le gouvernement allemand a déjà engagé 240 millions d’euros sur plusieurs années pour sécuriser un accès dédié aux données de Planet, incluant des services d’imagerie et d’analyse pour la sécurité européenne. Plus de 40 % des composants des satellites de Planet proviennent déjà d’Europe, et près de la moitié de ses données mondiales sont réceptionnées par des stations au sol européennes.

La souveraineté européenne à l’épreuve de la juridiction américaine

Pourtant, Planet Labs PBC (cotée au NYSE et basée à San Francisco) reste soumise au droit américain. En avril 2026, pendant le conflit entre les États-Unis et l’Iran, l’entreprise a suspendu indéfiniment la diffusion d’images de l’Iran et de plusieurs zones du Moyen-Orient, sur demande de Washington. Un précédent qui soulève une question cruciale : qui contrôle vraiment les satellites fabriqués à Berlin ?

La localisation de la production et des opérations en Europe ne change rien à la nationalité juridique de l’entreprise. Les contrats allemands avec Planet prévoient des capacités dédiées, un accès direct aux données (direct downlink) et des droits de tasking (commande des missions).
Mais les modalités précises de ces protections, notamment en cas de divergence stratégique entre Berlin et Washington, ne sont pas publiques.

Une souveraineté en couches : fabriquer, opérer, décider

L’usine berlinoise crée indéniablement de la valeur locale : emplois qualifiés (70 postes supplémentaires prévus), savoir-faire industriel, et une chaîne d’approvisionnement européenne. Mais la souveraineté spatiale ne se résume pas à la fabrication ou à l’exploitation.

Plusieurs niveaux doivent être maîtrisés :

  • La propriété intellectuelle : Qui détient les technologies clés des satellites ?
  • Le contrôle opérationnel : Qui peut assigner une mission à un satellite ? Qui possède les clés de commande ?
  • La juridiction : Quel droit s’applique à l’entreprise exploitante ? Un gouvernement étranger peut-il imposer des restrictions ?
  • La résilience des données : Où transitent-elles ? Qui peut les intercepter ou les bloquer ?

En temps de paix, ces questions peuvent sembler théoriques. Mais l’Ukraine a démontré que l’imagerie satellitaire est devenue un multiplicateur de puissance militaire : repérer un mouvement de troupes, un navire ou une batterie de missiles peut être décisif. Les satellites commerciaux, comme ceux de Planet, sont désormais intégrés à l’infrastructure stratégique occidentale.

Un modèle hybride pour l’Europe : rapidité contre dépendance

Reconstruire une filière spatiale 100 % européenne prendrait des années, voire des décennies. L’Allemagne a choisi une voie pragmatique : attirer les capacités sur son sol (usines, centres de contrôle, stations au sol) tout en réservant des droits spécifiques via des contrats.

Ce modèle de localisation des infrastructures, entités juridiques européennes, contrôle accru des données pourrait se généraliser dans d’autres secteurs : cloud, IA, semi-conducteurs, cybersécurité. Il permet de gagner en rapidité, mais pose un défi de taille : ne pas confondre produire en Europe, opérer depuis l’Europe, et décider en Europe.

À Berlin, Planet a déplacé les deux premières couches. La troisième, la capacité à décider sans dépendre d’un acteur extérieur, reste à documenter. Et c’est là que réside le vrai test de la souveraineté européenne.

Sources