

L’Union européenne veut réduire sa dépendance aux géants américains du cloud avec le Cloud and AI Development Act (CADA), présenté en juin 2026. Mais des États membres, notamment nordiques et orientaux, freinent : pour leurs armées, une transition trop rapide vers des solutions souveraines risquerait de briser l’interopérabilité avec l’OTAN et de fragiliser des capacités opérationnelles critiques. Le cas suédois illustre cette tension : Stockholm soutient la souveraineté numérique, mais exige que les contraintes restent proportionnées pour ne pas sacrifier la coopération transatlantique.
Le 3 juin 2026, la Commission européenne a officiellement présenté le Cloud and AI Development Act (CADA), un texte ambitieux visant à créer un cadre commun pour évaluer la souveraineté des services cloud et d’intelligence artificielle utilisés par le secteur public. L’objectif est clair : réduire les dépendances stratégiques de l’Europe en matière d’infrastructures numériques critiques. Pourtant, dès le 4 septembre, le Financial Times révélait une résistance inattendue : des responsables de la défense de plusieurs États européens – notamment en Europe du Nord et de l’Est – poussent pour assouplir certaines dispositions du futur règlement.
Leur argument ? Imposer trop vite des exigences de souveraineté aux systèmes militaires sensibles pourrait priver les armées européennes de services américains aujourd’hui indispensables. Ces services ne sont pas seulement plus performants : ils sont profondément intégrés aux infrastructures utilisées par les alliés de l’OTAN, aux outils de commandement, aux systèmes cyber et aux chaînes logicielles qui assurent l’interopérabilité entre forces européennes et américaines.
Contrairement à une migration classique – où une administration peut progressivement basculer vers un fournisseur européen –, le cloud militaire touche à des enjeux bien plus larges : la continuité opérationnelle, la sécurité des communications stratégiques, la compatibilité avec les systèmes de l’OTAN, et même la capacité à mener des opérations conjointes. Une rupture brutale avec les fournisseurs américains (AWS, Microsoft Azure, Google Cloud) pourrait donc avoir des conséquences immédiates sur la capacité de défense collective.
La Suède, dont la position officielle sur le CADA a été rendue publique en juillet 2026, incarne cette dualité. Stockholm soutient l’objectif de souveraineté numérique et le contrôle européen sur les données sensibles, mais insiste pour que l’Europe conserve la possibilité de coopérer avec ses partenaires internationaux. Autrement dit : la souveraineté, oui, mais pas au prix d’une isolation technologique.
La dépendance européenne au cloud américain ne se limite pas à une question de performance ou de coût. Elle est structurelle, ancrée dans des décennies d’intégration technique, de normes communes et de procédures partagées au sein de l’OTAN.
Le cas d’Airbus, annoncé en juillet 2026, montre pourtant qu’une voie alternative existe. L’avionneur européen a choisi Scaleway comme fournisseur de cloud souverain pour certaines de ses applications sensibles, avec un cahier des charges exigeant : résilience, protection juridique, contrôle opérationnel européen, et protection contre les législations extraterritoriales (comme le Cloud Act américain). Mais même Airbus a opté pour une architecture multicloud, répartissant ses charges en fonction de leurs besoins. La souveraineté numérique ne signifie pas nécessairement un remplacement intégral, mais une gestion fine des dépendances.
Le Cloud and AI Development Act (CADA) est un texte hybride. Il cherche à la fois à :
Mais son application soulève des questions concrètes, surtout pour les armées :
Le débat autour du CADA révèle une tension fondamentale : l’Europe peut-elle se permettre de sacrifier, ne serait-ce que temporairement, son interopérabilité avec l’OTAN au nom de la souveraineté numérique ?
La solution pourrait résider dans un modèle hybride, où l’Europe identifie :
C’est précisément ce qu’a fait Airbus en choisissant Scaleway pour ses applications les plus sensibles, tout en maintenant une partie de son infrastructure sur des solutions américaines pour des besoins spécifiques. La souveraineté numérique ne se mesure donc pas seulement à la propriété des infrastructures, mais à la capacité à choisir ses dépendances.
Cette approche présente un avantage majeur : elle permet à l’Europe de réduire progressivement sa vulnérabilité sans créer de rupture brutale. Elle pose cependant un défi de taille : comment garantir que les dépendances « choisies » ne deviennent pas, à terme, des dépendances subies ? La réponse dépendra de la capacité de l’Europe à développer des alternatives crédibles – non seulement en termes de technologie, mais aussi de couverture géographique, de résilience et d’intégration avec les alliés.
Le Cloud and AI Development Act ne va pas, à lui seul, résoudre la dépendance européenne. Mais il pourrait accélérer la prise de conscience :
Cependant, son impact dépendra largement de deux facteurs :
Le débat autour du CADA révèle une vérité inconvenante : la souveraineté numérique ne se décrète pas, elle se construit. Pour les armées européennes, une transition trop rapide vers des clouds souverains pourrait se traduire par une perte immédiate d’interopérabilité avec l’OTAN, une fragilisation des capacités cyber et une rupture dans la continuité des opérations.
L’enjeu n’est plus seulement de savoir si l’Europe peut se passer des fournisseurs américains, mais à quel prix et dans quel délai. La réponse passera nécessairement par une architecture de dépendances choisies, où chaque fonction critique serait évaluée en fonction de son niveau de sensibilité, de son degré d’intégration avec les alliés et de la maturité des alternatives européennes.
Le vrai test sera le suivant : si demain, un fournisseur américain coupait l’accès à ses services cloud pour des raisons géopolitiques, les armées européennes pourraient-elles maintenir leurs opérations sans interruption ?




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